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ERARD Sébastien
à Paris (°1775)
ERARD Pierre

and an english version about Pierre ERARD (1856)
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1836

ERARD Sébastien

"Entre tous les arts dont la culture a le plus contribué à civiliser les peuples, la musique est au premier rang.

Les grands artistes, les savans compositeurs et les mécaniciens habiles qui ont travaillé à répandre l'étude de cet art et à lui donner plus d'attrait et plus de facilité en même temps, ont donc bien mérité de leurs contemporains et de la postérité : mais si l'un de ces hommes a, de plus, créé à lui seul une branche de commerce qui augmente d'une manière notable la prospérité industrielle d'une grande capitale et de toute une nation; si par une série d'innovations qui n'ont pas seulement donné à quelques objets de luxe un charme de plus, l'heureux inventeur en obtenant pour lui, avec la renommée, l'opulence, a ouvert une carrière brillante et féconde pour de nombreuses familles dont la profession, ayant lu, n'existait pas pour ainsi dire; cet homme sans doute mérite un souvenir, non pas seulement comme auteur de belles inventions, mais aussi comme bienfaiteur du pays au profit duquel son talent s'est exercé.

Sous ce double rapport, sans contredit, la place de Sébastien Erard était marquée parmi les Hommes utiles de la France.

Erard (Sébastien), né à Strasbourg, le 5 avril
1752, fut destiné à l'architecture par son père qui l'envoya de bonne heure dans les écoles où l'on enseignait les élémens des sciences et les premiers travaux indispensables pour les architectes.

Les heureuses dispositions de cet enfant attirèrent bientôt l'attention de ses maîtres. Un professeur de l'école du génie ayant remarqué que le jeune Erard, par des moyens de son invention, réussissait presque toujours à rendre son travail plus facile et meilleur, lui fit exécuter pour ses démonstrations et lui proposa de le faire entrer dans le génie.

Les amis de la bonne musique auraient beaucoup perdu si cette offre eût été acceptée. Mais le jeune Erard ayant perdu son père, et sa famille étant sans fortune, il eut le bonheur d'être contraint à se faire artiste.

Il vint à Paris, en
1768, à l'âge de seize ans et se plaça chez un facteur de clavecins dont il ne tarda pas à devenir le meilleur ouvrier.

Ce facteur était importuné des questions du jeune Erard sur les principes qui le dirigeaient dans la construction de ses clavecins et souvent très embarrassé pour répondre même quand il aurait été disposé à y mettre de la bonne volonté et une franchise qui n'étaient point à l'usage des facteurs de ce temps là; il finit par se délivrer de cet interrogatoire perpétuel en congédiant cet élève trop attentif et ce trop curieux observateur, à qui naïvement il déclara qu'il n'avait qu'un reproche à lui faire, celui de vouloir tout savoir! C'était encore un bon avis?

Un autre facteur ayant reçu la commande d'un clavecin dont la construction exigeait d'autres connaissances que celles qui présidaient à la fabrication de ses instrumens ordinaires, alla trouver le jeune Erard dont la réputation commençait déjà à se répandre.

Il lui proposa, par un arrangement particulier, d'exécuter l'instrument, avec la condition que le facteur y mettrait seul son nom.

Lorsque le clavecin fut livré, l'amateur qui l'avait commandé, charmé de la perfection du travail, voulut s'assurer si le facteur en était réellement l'auteur, en venant lui faire certaines questions. Le facteur pris au dépourvu fut bientôt forcé de convenir que l'instrument avait été construit par un jeune homme.

Cette petite aventure augmenta la réputation du jeune artiste. Elle s'accrut encore, peu après, par le succès de son clavecin mécanique, chefd'œuvre d'invention et de facture, qu'il construisit pour M. de La Blancherie, possesseur d'un riche cabinet de curiosités.

L'abbé Roussier, dans le Journal de Paris, donna une description détaillée de cet instrument dont il fit un grand éloge répété par l'almanach musical de Luneau de Boisgermain, en 1780. Les articles des journaux exerçaient alors une grande influence. Les éloges payés n'étaient pas encore en usage ouvertement.



La réputation de Sébastien Erard était déjà si bien établie, quoiqu'il eût à peine vingt-cinq ans, que les personnes les plus distinguées le recherchaient et l'admettaient dans leur société. La duchesse de Villeroy, qui aimait les arts et protégeait les artistes, voulut qu'il demeurât chez elle, et ce fut dans son hôtel qu'il construisit son premier Piano.

Cet instrument, récemment inventé en Saxe par Silbermann, était alors presque inconnu en France, et le petit nombre de ceux que l'on possédait à Paris, avait été importé de Ratisbonne, d'Augsbourg ou de Londres.

La Duchesse de Villeroy voulant avoir un piano, et un piano français, demanda un jour au jeune Erard, s'il pourrait bien en faire un.La réponse fut affirmative et l'instrument fut bientôt terminé. C'est ainsi qu'une grande dame, une duchesse, et un mécanicien de vingt-cinq ans, donnèrent ce précieux instrument à la France.

Ce premier piano fut entendu dans le salon de madame de Villeroy par tout ce que Paris renfermait d'amateurs et d'artistes remarquables.

Il produisit la plus vive impression, et l'expérience ayant été faite pour établir sa supériorité, pour en comparer la qualité de sons avec un des meilleurs pianos étrangers placé dans un salon près de celui où se tenaient les personnes invitées par la duchesse, après plusieurs essais, l'avantage se trouva toujours appartenir au nouvel instrument français. Dès ce moment, tout ce qu'il y avait de riche, d'amateur, voulut avoir un piano d'Erard.

Vers ce temps même, un incident assez curieux et qui sert à caractériser l'époque, fut bien près d'enlever Sébastien Erard à la France.

Les succès qu'il obtenait ayant excité la jalousie des luthiers de Paris, qui faisaient le commerce des pianos étrangers, ils le dénoncèrent au lieutenant de police comme exerçant une profession sans l'autorisation de la Communauté d'Arts et Métiers des « Evantaillistes », dont les luthiers étaient une subdivision.

Le texte des ordonnances et réglemens était précis. Nul ne pouvait alors exercer une industrie en France, sans entrer dans une corporation ou communauté, pour y recevoir, après les épreuves voulues, le droit de maîtrise.

En vain les syndics de la communauté des Evantaillistes prirent-ils soin de promettre à Sébastien Erard non-seulement une réception certaine et facile, mais encore tous les honneurs de la corporation, il persista noblement à ne point vouloir faire partie de la section des luthiers ni du corps des èvantaillistes, et il déclara qu'il renoncerait au séjour de Paris, et même qu'il s'expatrierait plutôt que de se soumettre à des réglemens qui avaient pu, dans des siècles grossiers, avoir leur sagesse et leur utilité, mais qui, à l'époque où l'on se trouvait, n'étaient plus que de ridicules entraves, faites pour arrêter le progrès des arts, et qu'un véritable artiste devait briser ou mépriser.

Enfin Erard allait porter en pays étranger son génie et les progrès dont il devait encore doter la France, quand le bon sens et le patriotisme d'un lieutenant de police évitèrent au pays cette perte qui eût été difficilement réparée.

Ce magistrat, après s'être assuré du mérite et de la supériorité déjà bien reconnus du jeune artiste, présenta en sa faveur un rapport au roi Louis XVI, qui fit délivrer, le 5 février 1785, un brevet portant que, voulant fixer les talens du sieur Sébastien Erard dans sa bonne ville de Paris, le roi lui permettait de fabriquer, faire fabriquer dans la ville et faubourgs de Paris, et partout où bon lui semblerait, des fortépianos, sans qu'il pût être troublé ni inquiété, etc., etc. 

C'était un coup d'état et une petite révolution utile, que le jeune Erard avait obtenus par sa fermeté !

A cette époque, Sébastien Erard appela auprès de lui son frère Erard (Jean-Baptiste), et leur établissement prènant un essor immense, fut transporté dans un vaste local, rue de Bourbon, où la vogue fut telle, non seulement pour des demandes de la France, mais encore des Pays-Bas et des diverses contrées de l'Allemagne, qu'un seul commissionnaire de Hambourg vendit en une seule année plus de deux cents pianos d'Erard (
1799).

Parmi les nombreux perfectionnemens que l'habile artiste avait introduits successivement dans la fabrication de ses instrumens, toujours de plus en plus estimés, nous nous contenterons de citer celui qu'il imagina pour le piano, qui lui avait été commandé par la reine Marie - Antoinette.

La voix de la reine avait peu d'étendue, et tous les morceaux de musique lui paraissaient trop haut.

Sébastien Erard imagina de rendre mobile le clavier de l'instrument au moyen d'une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté, d'un demi-ton, d'un ton ou d'un ton et demi.

Ce fut aussi dans ce même instrument qu'il fit le premier essai de l'Orgue expressif par la seule pression du doigt, qui fait que l'on augmente ou diminue à volonté le son et que l'on peut nuancer les inflexions, comme le pourrait faire la voix la plus habile, invention que Grétry, dans son Essai sur la Musique, célèbre avec enthousiasme, et qu'il regarde comme la pierre philosophale en musique.

Un autre instrument, qui occupa aussi Sébastien Erard, devait lui procurer des succès non moins brillans Krumpholtz, qui avait mis la Harpe à la mode, sentant combien cet instrument, malgré son antiquité, était encore loin d'être parfait, engagea notre ingénieux mécanicien à s'en occuper. Tandis que celui-ci travaillait.

Au mois d'avril
1815, l'Académie des sciences et celle des beaux-arts réunies nommèrent une commission pour examiner la harpe à double mouvement.

Le rapport qui fut fait et adopté, après avoir vanté le mérite du mécanisme ingénieux et avoir établi tous les avantages qui en résultaient pour l'instrument, se termine ainsi: « Nous pensons que cette invention, par laquelle l'auteur acquiert de nouveaux droits à la reconnaissance des hommes qui s'intéressent aux progrès des arts, mérite l'approbation et les éloges des deux classes. »

Dans l'intervalle, Sébastien Erard avait été fonder à Londres un établissement de fabrication de harpes et de pianos, et, pendant le séjour qu'il fit dans ce pays, plus de quinze brevets furent pris en son nom pour le perfectionnement de ces deux instrumens.

Le succès de la harpe à double mouvement fut surtout immense à Londres, où l'on sait cependant qu'il ne devait pas être facile de créer et de soutenir le succès d'une maison fondée par un Français et au profit d'une famille bien résolue à rester française.

Enfin, en
1823, parut le grand piano mécanisme admirable, donne tout ce que l'on pouvait espérer dans cet instrument : la douceur et la facilité du toucher, jointes à la force et à la beauté du son. Ce fut le dernier et le plus beau travail de Sébastien Erard.

Pour terminer, nous dirons que, à chaque exposition des produits de l'industrie nationale, les ouvrages de ce grand artiste ont toujours mérité la médaille d'or; qu'il fut le premier fabricant d'instrumens de musique décoré de l'ordre de la Légion-d'honneur, enfin que, depuis lui, la France ne fut plus tributaire des pays étrangers pour les pianos. D'autres établissemens se formèrent à l'instar de celui de Sébastien Erard, et plusieurs eurent pour chefs d'anciens ouvriers de sa maison.

En 1825, Sébastien Erard avait exposé un grand orgue, qui excita une telle admiration, que le gouvernement d'alors lui en commanda un semblable pour la chapelle des Tuileries.

Il fut construit et augmenté d'un clavier de récit expressif par le toucher, comme la première idée lui en était venue pour la clavecin de la reine.

Ce bel ouvrage étail terminé; trois années entières avaient été employées à sa confection, et les nombreux amateurs qui eurent le bonheur d'être admis à l'entendre dans les salons de l'auteur, étaient ravis par la puissance et la suavité de ce majestueux instrument; enfin l'on était occupé à le placer aux Tuileries lorsque arriva la révolution de juillet.

Dans le premier moment de l'occupation du château, l'instrument fut malheureusement brisé ! L'auteur, qui devait terminer sa carrière par ce chef-d'œuvre, se trouva dans l'impossibilité de le recommencer.

Sébastien Erard, depuis long-temps attaqué d'une douloureuse maladie, succomba, le 5 août
1831, dans la quatre-vingtième année de son âge.

Il mourut dans sa belle habitation de là Muette, près de Paris, où il avait réuni une belle collection de tableaux anciens des trois écoles.

Erard était adoré de ses ouvriers: il prenait part à leurs travaux, se réjouissait de leurs progrès ; les encourageait, les consolait dans leurs peines, les aidait non pas seulement de ses conseils daus le momens difficiles, mais encore de sa bourse, qui leur était toujours ouverte.

Plusieurs d'entre eux, comme on l'a déjà dit, sont parvenus à fonder de grands établissemehs pour leur compte, avec l'aide d'Erard lui-même.

De vieux ouvriers, infirmes et pauvres, ont reçu de lui des pensions de secours : les caisses d'épargne s n'existaient pas encore.Le jour où le buste de Sébastien Erard, après sa mort, fut inauguré par ses ouvriers au moyen d'une souscription qu'ils avaient spontanément ouverte entre eux, fut une fête de famille.

Il avait cédé la direction de ses deux magnifiques établissemens de Paris et de Londres à son neveu, Pierre Erard, dont il avait fait son fils adoptif, et entre les mains duquel le beau nom de la famille ne périra pas.

La décoration de la Légion d'honneur a été décernée, après l'exposition des produits des Beaux-Arts, en 1833, au digne successeur de Sébastien Erard.

La renommée européenne des pianos de la maison Erard n'a point faibli et soutient honorablement la lutte contre la redoutable concurrence de Petzold et des autres facteurs estimés qui marchent sur les traces de Sébastien Erard, leur illustre devancier et leur modèle.

Mais des émules moins nombreux et moins habiles méritent à peine d'être cités comme les rivaux d'Erard poulies perfectionnemens introduits dans la fabrication des harpes, et l'importance des modifications que ce bel instrument a subies entre les mains de Sébastien Erard est si grande que, tout récemment encore, après la mort de Nadermann (1834), lorsque l'on discuta la proposition de supprimer le couis de harpe au Conservatoire, un des motifs qui firent maintenir cet enseignement, fut tiré des progrès mêmes du mécanisme de l'instrument, et du charme comme de la puissance nouvelle qu'il doit au génie d'un facteur français, de l'auteur de la « Harpe à double mouvement. »" Portraits et histoire des hommes utiles, bienfaiteurs et bienfaitrices de ..., Jarry de Mancy, Société Montyon et Franklin, 1836

1837

BIOGRAPHIE par FÉTIS

"ERARD (Sebastien), un des plus célèbres facteurs d'instrumens de musique, et celui dont les découvertes ont été les plus utiles aux progrès de son art, naquit à Strasbourg, le 5 avril 1752, et fut le quatrième entant de Louis-Antoine Érard, fabricant de meubles, qui ne s'était marié qu'à l'âge de 64 ans.

Il tenait de son père une constitution robuste qui n'a pas peu contribué à ses succès, car elle lui a permis de se livrer à ses travaux avec une assiduité qui aurait altéré la santé d'un homme moins heureusement organisé.

A cet avantage, il joignait un esprit hardi, entreprenant, et, ce qui est plus rare, une persévérance sans bornes dans ses projets ou dans les inventions qu'il voulait exécuter.

Son caractère décidé se manifesta dès son enfance.

A l'âge de 13 ans, il monta au plus haut point du clocher de la cathédrale de Strasbourg, et s'assit en dehors sur le sommet de la croix : trait decourage et d'adresse qui ne s'est peut-être pas répété depuis.

Vers l'âge de 8 ans, Sébastien Érard fut envoyé dans les écoles de Strasbourg pour y étudier l'architecture, la perspective, et le dessin linéaire, genre de connaissances indispensableà qui veut se livrer à l'art des constructions ou aux arts mécaniques.

Il y joignit un cours de géométrie pratique; mais son esprit inventif ne tarda pas à lui suggérer des méthodes particulières pour la résolution des problèmes qu'il se proposait à lui-même.

Cette première éducation, qui répondait aux besoins de son imagination, lui fut dans la suite d'un grand secours pour tous ses travaux.

Continuellement occupé d'inventions nouvelles, son esprit était sans cesse en méditation, et son crayon lui fournissait les moyens de résoudre toutes les difficultés avant qu'il se livrât à la construction.

Dans la dernière moitié de sa vie, il dormait peu. Son lit était couvert de papiers sur lesquels il traçait des plans d'amélioration d'instrumens ou d'inventions nouvelles.

Ses livres mêmes, à défaut de papier, étaient couverts de tracés de pièces mécaniques.

Cette facilité d'exprimer ses idées par le dessin lui a épargné bien des essais superflus et bien des dépenses inutiles.

Au moyen de ses connaissances positives en mécanique, Erard voyait avec netteté les objets dont il s'occupait et évitait les tâtonnemens, qui sont le désespoir des hommes d'invention dont l'éducation élémentaire a été négligée.

Lui-même avouait dans sa vieillesse les avantages qu'il avait retirés de cette éducation, et disait souvent qu'il devait ses succès au dessin, à la géométrie et à la mécanique.

Les moyens d'exécution ne lui manquaient jamais : dus qu'il tenait le principe de ce qu'il voulait faire, il improvisait quelquefois trois ou quatre modèles fonctionnant dans des systèmes différons, et choisissait ensuite celui qui remplissait le mieux son but, abandonnant les autres et mettant au rebut des choses que d'autres ont cru trouver ensuite comme des perfectionnemens de ce qu'il avait fait.

De cette facilité d'invention et d'exécution résulte cette multitude de modèles de tout genre qui se trouvent aujourd'hui dans ses ateliers et dans ses magasins de Londres et de Paris.

Ses heureuses dispositions et son aptitude au travail lui avaient assuré de bonne heure une grande supériorité sur ses condisciples; aussi était-il toujours décoré de la croix de mérite que l'on accordait au plus habile dans les écoles de Strasbourg.

Travaillant dans les ateliers de son père, il avait acquis de bonne heure ce qu'on nomme la main, c'est-à-dire l'habileté dans le maniement des outils, genre de mérite indispensable à qui est destiné à diriger des ouvriers et à les former.

Un professeur de l'école du génie de Strasbourg, qui connaissait l'aptitude du jeune Érard pour l'exécution, s'adressait à lui pour faire construire les modèles dont il se servait pour les démonstrations de son cours, et lui disait souvent, admirant la perfection de son travail et ses idées ingénieuses : Jeune homme, vous devriez entrer dans le génie, votre place y est marquée.

Il était encore enfant lorsqu'il perdit son père, dont la mort laissait sans fortune une veuve et plusieurs enfans. Sébastien prit la résolution de se rendre à Paris pour y chercher de l'emploi, et partit de Strasbourg à l'âge de 16 ans, ayant à peine l'argent nécessaire pour le voyage.

Son parrain, homme riche, auquel il alla faire ses adieux, ne lui donna que sa bénédiction, et la seule chose dont il ne se montra point avare fut l'eau bénite qu'il lui jeta sur la tête. Ce fut vers 1768 que le jeune Érard arriva à Paris; il s'y plaça chez un facteur de clavecins dont il devint bientôt le premier ouvrier, et dont il excita la jalousie par sa supériorité.

Ce facteur, importuné des questions que lui faisait Erard sur les principes qui le dirigeaient dans ses constructions, et ne sachant comment y répondre, finit par le congédier en lui reprochant de vouloir tout savoir.

Un autre facteur renommé du même instrument, encore en vogue à cette époque, ayant été invité à construire an instrument qui exigeait d'autres connaissances que celles qu'il avait acquises par ses habitudes routinières, se trouvait fort embarrassé pour satisfaire à cette demande : sur la réputation naissante du jeune Érard, il alla le trouver et lui proposa d'exécuter l'instrument moyennant un prix convenu, mais sous la condition que le facteur y mettrait son nom.

Érard y consentit; mais lorsque l'instrument fut livré à la personne qui l'avait commandé, et qui sans doute avait peu de confiance dans l'habileté du facteur, cette personne, étonnée de la perfection du travail, demanda au maître facteur s'il en était réellement l'auteur; celui-ci, pris au dépourvu, avoua que l'instrument avait été construit pour lui par un jeune homme nommé Érard.

Cette aventure se répandit dans le monde musical et commença à fixer l'attention sur le jeune artiste : celui-ci acheva de se faire connaître avantageusement par son clavecin mécanique, chef-d'œuvre d'invention et de facture qui causa la plus vive sensation parmi les artistes et les amateurs de Paris.

Ce morceau remarquable avait été construit pour le cabinet de curiosités de M. De la Blancherie (1). L'abbé Roussier en fit une description détaillée qui fut insérée dans le Journal de Paris, et qui fut ensuite reproduite dans l'Almanach musical de Luneau-de-Bois-Germain, en 1780.

Sébastien Érard n'avait pas vingt-cinq ans, et déjà sa réputation était si bien établie que c'était toujours à lui qu'on s'adressait pour tontes les choses nouvelles qu'on voulait faire exécuter.

Il était recherché par les hommes les plus distingués : l'un d'eux l'introduisit chez la duchesse de Villeroy, qui aimait les arts, protégeait les artistes, et qui avait surtout un goût passionné pour la musique.

Elle voulait qu'Érard demeurât chez elle et lui offrait un engagement avantageux; mais le désir de conserver son indépendance lui fit refuser cet engagement.

D'ailleurs, il avait déjà conçu le projet d'un voyage en Angleterre, et brûlait du désir de le réaliser.

Il fut seulement convenu qu'il resterait chez la duchesse le temps nécessaire pour exécuter plusieurs idées de cette dame, qu'il aurait dans l'hôtel de Villeroy un appartement convenable à ses travaux, et qu'il jouirait de la liberté la plus entière.

Dans sa vieillesse, Érard se plaisait encore à rendre hommage à la bonté de Mme de Villeroy, et à parler de la reconnaissance qu'elle lui avait inspirée.

Ce fut dans l'hôtel de Villeroy qu'il construisit son premier piano.

Cet instrument, connu en Allemagne et en Angleterre depuis plusieurs années, était peu répandu en France, et le petit nombre de pianos qui se trouvait à Paris y avait été importé de Ratisbonne, d'Augsbourg ou de Londres. Il était de bon ton dans quelques grandes maisons d'avoir de ces instrumens étrangers.

Mme de Villeroy demanda un jour à Érard s'il ferait bien un piano; sa réponse fut affirmative et prompte comme sa pensée : déjà le piano était dans sa tête. Il se mit aussitôt au travail.

Comme tous ses ouvrages, ce premier piano sorti de ses mains portait le cachet de l'homme d'invention et de goût : il fut entendu dans le salon de Mme de Villeroy par tout ce que Paris renfermait alors d'amateurs et d'artistes distingués, et produisit la plus vive impression.

Beaucoup de grands seigneurs s'empressèrent de lui demander des instrumens du même genre; mais ils ne furent pas si prompe à s'acquitter de ce qu'ils lui devaient : le plupart ne le payérent point.

Ce fut vers cette époque que son frère, Jean-Baptiste Erard, vint le joindre. Travailleur infatigable, homme intègre et loyal, Jean-Baptiste a partagé depuis lors les travaux, les succès et les revers de Sébastien.

L'accueil favorable que le public faisait aux instrumens sortis de leur fabrique les obligea bientôt à quitter l'hôtel de Villeroy pour un établissement plus vaste qu'ils fondèrent dans la rue de Bourbon (faubourg Saint-Germain) : insensiblement et par les efforts des deux frères, cet établissement finit par devenir le plus beau de l'Europe.

Les succès toujours croissans de Sébastien Erard excitant la jalousie des luthiers de Paris qui faisaient le commerce des pianos étrangers, l'un d'eux, dont il est inutile de tirer le nom de l'oubli où il est tombé, fit pratiquer une saisie chez Erard, sous prétexte que cet artiste ne s'était pas rangé sous les lois de la communauté des éventaillistes, dont l'état de luthier faisait partie.

Erard trouva facilement parmi ses protecteurs des personnes en crédit à la cour, et sur le rapport favorable qui fut fait au roi de son mérite et de ses mœurs, il obtint de Louis XVI un brevet flatteur qui constatait les services qu'il avait rendus à l'industrie française.

Par l'effet de cette protection, l'établissement des deux frères prit chaque jour de nouveaux développemens, et le débit de leurs pianos à deux cordes et à cinq octaves, tels qu'on les faisait alors, devint immense.

Continuellement occupé d'inventions et de perfectionnemens, le génie de Sébastien Erard s'exerçait sur une multitude d'objets. Ce fut ainsi qu'il imagina le piano organisé avec deux claviers, l'un pour le piano, l'autre pour l'orgue. Le succès de cet instrumentait prodigieux dans la haute société.

Il lui en fut commandé un pour la reine Marie-Antoinette, et ce fut pour ce piano qu'il inventa plusieurs choses d'un haut intérêt, surtout à l'époque où elles furent faites. La voix de la reine avait peu d'étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut.

Erard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d'une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d'un demiton, d'un ton ou d'un ton et demi, et de cette manière la transposition s'opérait sans travail de la part de l'accompagnateur.

Ce fut aussi dans le même instrument qu'il fit le premier essai de l'orgue expressif par la seule pression du doigt, essai qu'il a exécuté depuis lors en grand dans l'orgue qu'il a construit pour la chapelle du roi. Grétry, dans ses Essais sur la musique, qui furent imprimés il y a quarante ans, a signalé cette invention à l'admiration des musiciens et à l'attention du gouvernement.

Un autre instrument, la harpe, commençait à se répandre en France. Krumpholtz, par la beauté de ses compositions et par son style plein de goût, l'avait mis à la mode.

Les harpes dont Krumpholtz se servait alors, et qu'on désignait sous le nom de Harpes à crochets, étaient fort imparfaites sous le rapport du mécanisme, bien qu'on eût fait beaucoup d'efforts pour les rendre aussi bonnes que le permettait le mauvais principe sur lequel elles étaient établies.

Les défauts de cette construction inspiraient souvent à Krumpholtz du dégoût pour son instrument.

Lié d'amitié avec Erard, et témoin de la facilité avec laquelle il perfectionnait tous les objets dont il s'occupait, il le pria d'abord de lui faire une contrebasse à clavier pour la mettre sous sa harpe comme un tremplin et pour s'accompagner avec ses pieds; Erard satisfit à l'instant à cette demande (2).

Alors Krumpholtz pria Érard de s'occuper de la harpeelle-même, et de chercher des moyens efficaces pour corriger ses défauts. Érard y pensa; des idées nouvelles lui vinrent, et il s'occupa de les mettre sur le papier et de tracer le plan d'une harpe conçue snr un principe absolument nouveau.

Pendant qu'il était occupé de ce travail, Beaumarchais vint le voir. Cet homme célèbre jouait de la harpe et connaissait la mécanique, étant fils d'un horloger et ayant lui-même exercé cet état.

Il voulut persuadera Erard de renoncer à son projet, et lui dit qu'il n'y avait rien à faire à la harpe, qu'il s'en était occupé et n'avait pu rien trouver de mieux que ce qui existait.

Heureusement Érard ne se laissa point persuader; il était sûr de ce qu'il faisait, et bientôt il fut en état de montrer à Krumphollz le résultat de ses travaux, qui répondait parfaitement à ses vues.

Vers cette époque, les troubles de la révolution éclatèrent en France et portèrent un notable dommage à l'industrie. Sébastien Érard prit le parti de passer en Angleterre, non pour abandonner la France, mais pour y ouvrir de nouveaux écoulemens aux produits de sa fabrication.

Il y resta plusieurs années; mais lorsqu'il voulut revenir, le régime de la terreur était établi en France.

Déjà Érard était à Bruxelles, lorsqu'il reçut de son frère une lettre dans laquelle celui-ci lui peignait les dangers qui l'attendaient à Paris.

Il prit le parti de retourner à Londres et d'y fonder un établissement du même genre que celui de Paris.

A Londres, comme dans cette ville, il remplit ses magasins d'instrumens et de produits qui étaient tous de son invention.

En 1794, il prit son premier brevet pour le perfectionnement des pianos et de la harpe, et sa fabrique de ces instrumens ne tarda pas à obtenir la vogue.

Cependant il n'oubliait pas son pays, et le désir de revoir la France l'occupait sans cesse; il profita du changement qui s'était opéré dans le gouvernement après le 9 thermidor, et arriva à Paris en 1796.

Ce fut alors qu'il fit fabriquer les premiers grands pianos en forme de clavecins, dans le système anglais, dont il avait perfectionné le mécanisme, et qu'il fit paraître les harpes à simple mouvement, de son invention.

Ces pianos sont les premiers instrumens à échappement qu'on ait fabriqués à Paris.

Ils avaient dans le clavier le défaut de tous les instrumens de ce genre, c'est-à-dire la lenteur dans l'action des leviers ct du marteau.

Les artistes et amateurs de Paris, accoutumés au jeu facile des petits pianos sans échappement, éprouvaient de la gêne sur ceux-ci.

Ce fut par ce motif qu'après de nombreux essais et des recherches de tout genre, Sébastien Erard fit connaître, en 1808. un nouveau genre de piano à queue, dont le mécanisme répondait avec plus de promptitude, et dont les dimensions plus petites étaient plus en rapport avec la grandeur des salons de Paris.

Dussek joua sur un de ces pianos avec un succès éclatant dans les concerts qui furent donnés à l'Odéon par Rode, Baillot et Lamarre, à leur retour de Russie. Les amateurs et les artistes donnèrent beaucoup d'éloges à ces pianos et s'en montrèrent satisfaits : Erard ne l'était pas.

Il savait qu'il restait encore à perfectionner, les claviers étant faciles, mais le coup de marteau manquant de précision.

Nous le verrons plus tard, de retour d'Angleterre, exposer le modèle d'un nouveau grand piano qui réunit tout ce qu'on peut désirer de perfection dans le mécanisme de cet instrument.

Vers 1808, il était retourné à Londres; il allait y mettre le sceau à sa réputation de facteur d'instrumens, et plus enrorc à celle de grand mécanicien, par l'invention de la harpe à double mouvement, dont il avait déjà jeté autrefois le plan, et qui suffirait pour immortaliser son nom.

Quelle que fût l'importance des améliorations qu'il avait introduites dans la construction de la harpe, il savait que tout n'était pas fait, et que cet instrument était resté fort inférieur au piano sous le rapport des ressources harmoniques.

Des difficultés insurmontables se rencontraient lorsqu'on voulait moduler dans certains tons, et le seul expédient qu'on connût, était de s'interdire l'usage de ces tons. Ceci demande une explication.

On sait que la harpe s'accordait en mi bémol, en sorte qu'on obtenait le si, mi et le la par les pédales qui élevaient d'un demiton les mêmes notes affectées d'un bémol.

Mais le ré bémol ne pouvait se faire qu'en élevant Yulà l'état dut dièze, le sot bémol, que parler à dièze, et ainsi desautres notes; il en résultait que dans le ton de la bémol, par exemple, on ne pouvait faire une gamme, parce que la même corde devait servir pour ut et pour re bémol.

Cependant, on sait que les deux systèmes de modulation les plus usités et les meilleurs, sont ceux par lesquels on passe à la dominante et au quatrième degré d'un ton quelconque.

Dans le ton de mi bémol, par exemple, il faut pouvoir passer en si bémol ou en la bémol, sans compter le mode mineur d'ut. On voit par là que la harpe était privée de l'une des modulations naturelles du ton qui lui était le plus favorable. La musique qu'on écrivait pour cet instrument était donc bornée, et, eu quelque sorte, hors du domaine de l'art.

Plusieurs facteurs, frappés de ces considérations, avaient essayé de porter remède aux défauts de la harpe, mais n'avaient pu y réussir. Sébastien Erard, que la nature semblait avoir destiné à perfectionner tous les instrumens à mécanisme, fit encore pour celui-ci ce que les autres n'avaient pu faire.

Il imagina defaire faire à chaque pédale une double fonction qui pût élever à volonté chaque corde d'uu demi-ton ou d'un ton.

La combinaison d'un semblable mécanisme offrait des difficultés considérables, à cause de la courbe de la console et de plusieurs autres problèmes non moins embarrassans qu'il fallait résoudre; Erard fut obligé d'y employer plusieurs années d'un travail constant, et des sommes considérables en essais.

Enfin, la réussite la plus complète couronna ses travaux, et sa harpe à double mouvement vit le jour.

Le succès de cette harpe fut immense; elle parut à Londres en 1811, au moment où la circulation du papier-monnaie était le plus abondante. Érard vendit pour 25,000 liv. sterl. (environ 625,000 fr.) de son nouvel instrument dans le cours de la première année.

Le travail que cette invention avait coûté à Érard est à peine croyable; on le vit pendant trois mois ne pas se désbabiller et ne dormir que quelques heures sur un sopha.

Il fit plusieurs modèles avant d'arriver à la perfection qu'il désirait, et les difficultés à vaincre étaient telles qu'il était presque décidé à renoncer à l'entreprise, lorsque l'idée du mécanisme qu'il a définitivement adopté vint le tirer d'embarras.

Pendant un court séjour qu'il avait fait à Londres en 1800, il avait déjà construit une harpe à double mouvement sur un principe curieux de mécanisme, mais qui offrait des inconvéniens sous plusieurs rapports.

Le 16 juin 1801, il avait pris un brevet pour cette nouvelle invention. Le principe du mécanisme une fois adopté et les modèles construits, il restait un travail immense à faire pour en établir la fabrication.

C'est dans l'invention des outils de tout genre et dans l'ordonnance et la distribution du travail que le génie d'Érard se fait apercevoir.

Sa manufacture de Londres, que j'ai visitée, ne le cède à aucune autre de quelque genre que ce soit, pour les moyens ingénieux de fabrication, la précision des outils et des machines, enfin pour la perfection du travail. De retour en France, Érard établit le même genre de fabrication dans ses ateliers de Paris, et eut à former de nouveaux ouvriers et à construire de nouvelles machines et de nouveaux outils.

Les fréquens voyages qu'il faisait en France lui avaient fait négliger la fabrication des pianos à Londres, et la harpe seule se construisait dans ses ateliers.

Ce pendant dans tous les brevets qu'Érard prit en Angleterre, et qui sont au nombre de quinze ou vingt, de nouvelles idées pour le perfectionnement du piano aussi bien que de la harpe y sont exposées.

Il se proposait de les exécuter en France. A chaque exposition des produits de l'industrie, ses ouvrages ont été couronnés.

Trois fois il reçut la médaille d'or, et la croix de la Légion-d'honneur lui fut décernée à l'une des dernières expositions; enfin, aucun des témoignages honorables qui peuvent être donnés à un manufacturier du premier ordre ne lui a manqué.

Le modèle de son grand piano à double échappement fut exposé en 1823. Ce mécanisme, chef-d'œuvre de combinaison, est la solution d'un problème qu'aucun facteur n'avait pu résoudre.

Il s'agissait de réunir dans un même clavier toutes les nuances du toucher qu'offre le mécanisme simple sans échappement et la précision du coup de marteau du mécanisme à échappement.

Il est facile de comprendre quelles étaient les difficultés immenses de ce problème: Érard les a résolues de la manière la plus heureuse.

Ces nouveaux instrumens ont été établis depuis lors dans la fabrique de Londres par Pierre Érard, neveu de Sébastien, qui dirige aujourd'hui cette fabrique.

Le roi d'Angleterre, Georges IV, grand amateur et connaisseur en musique, fut frappé de la beauté de ces instrumens et en acquit un pour son château de Windsor; la reine actuelle, non moins sasisfaite de leur supériorité, a donné à M. Érard le titre de son facteur de pianos.

Quoiqu'il fût constitué de la manière la plus robuste, Sébastien Érard pouvait difficilement résister à tant de travaux.

Les contrariétés inséparables d'une vie si active sur le vaste théâtre de deux capitales telles que Paris et Londres, devaient aussi exercer leur influence sur sa santé.

Depuis dix ans environ, des maladies douloureuses venaient souvent interrompre le cours de ses travaux. Vers la fin de 1824, la pierre se déclara; heureusement Ërard fut opéré avec le plus grand succès, au moyen du procédé de la lithotritie, par M. le docteur Civiale.

A peine rétabli, il s'occupa du perfectionnement de l'orgue, et parvint à finir le grand instrument expressif où tous les genres d'effet sont réunis, et qu'il a construit pour la chapelle des Tuileries.

Déjà, à l'exposition de 1827, M. Erard avait livré à l'admiration des connaisseurs un grand orgue dont la construction pouvait passer pour un chef d'œuvre de précision et de fini.

Toutefois il n'y avait point encore fait entrer le développement de sa belle invention de l'expression parle toucher plus ou moins léger, plus ou moins appuyé du clavier. Cet orgue était expressif, mais autant que le peut être le grand jeu de cet instrument.

Son expression était obtenue par le moyen de pédales qui faisaient ouvrir ou fermer des jalousies pour laisser le son se propager au dehors, ou pour le renfermer dans le corps de l'instrument, et par celui de l'élargissement ou le rétrécissement progressif des conduits du vent sur les jeux d'anches.

Ces moyens étaient connus dequis plusieurs années, et M. Erard n'en réclamait pas l'invention; mais une multitude de perfectionnemens se faisaient apercevoir dans son instrument, où les registres étaient ouverts ou fermés par des pédales qui permettaient de ne point lever les mains du clavier pour modifier à l'infini les effets de l'orgue.

Depuis lors, M. Ërard a ajouté à cet instrument un clavier de récit expressif par le toucher, tel qu'il l'a exécuté dans le bel orgue construit pour la chapelle des Tuileries; dans cet état, cet instrument offre un modèle de perfection, sous le rapport de l'invention et de la facture.

Érard était occupé à faire poser l'orgue de la chapelle du roi lorsque les événemens de juillet arrivèrent, et causèrent la perte d'une partie des tuyaux ; heureusement le mécanisme du grand orgue et le jeu expressif par la main ont été sauvés.

Sébastien Erard, à cette époque, était déjà atteint de la maladie à laquelle il a succombé. Le mal caleulaire dont il avait été déjà opéré avait reparu, et il s'y était joint une inflammation des reins.

Ni la science, ni les soins assidus de M. le docteur Fouquicr, son médecin, ne purent le soustraire à la gravité de ces accidens; ils triomphèrent de l'excellente constitution qui lui promettait de prolonger son existence dix ou quinze années de plus, et il cessa de vivre le 5 août 1831, à son château de la Muette, où il avait fixé sa résidence depuis plusieurs années.

(1) Ce clavecin était remarquable par plusieurs inventions dont on n'avait pas d'idée auparavant. On y trouvait trois registres de plume et un de buffle; une pédale y faisait jouer un chevalet mobile qui, s'intreposant sous les cordes la moitié de leur longueur, les faisait monter tout a coup d'une octave; invention qu'un facteur de Paris, nommé Schmidt, a renouvelée dans le piano à l'exposition des produits de l'industrie de 1806, c'est-à-dire trente ans après qu'Érard l'eut trouvée.

En appuyant par degrés le pied sur une pédale attachée au pied gauche du clavecin, on retirait le registre de l'octave aiguë, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l'on faisait avancer le registre de buffle.

En diminuant la pression du pied sur la pédale, on avançait le registre de l'octave aigue, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l'on retirait le jeu de buffle.

Enfin, lorsqu'on voulait faire parler a la fois Ions les jeux, on se servait d'une pédale attachée au pied droit du clavecin, sans être obligé d'attirer te petit clavier au-dessus du grand, et conséquemment sans interrompre l'exécution, comme cela se faisait aux autres clavecins.

(2) Cette contrabasse existe encore dans le magasin de M. Erard.

Biographie universelle des musiciens et bibliographie générale de ..., Volume 4, François-Joseph Fétis, 1837, p. 34-41


1843

"La fabrication des pianos occupe une place importante dans l'ébénisterie. L'étude de cet instrument pénètre chaque jour davantage dans la clause moyenne.

Sans avoir atteint encore le point où en est parvenue l'Allemagne, dont on ne peut traverser le plus humble village sans y entendre retentir les sons du piano, les classes moyennes, en France, rangent enfin cet instrument parmi les meubles nécessaires à l'agrément et aux études du foyer domestique; c'est un des changements dans nos mœurs dont le développement mérite d'être suivi et favorisé avec le plus de sollicitude.

De tous les beaux-arts, il n'en est pas qui, plus que la musique, se prête aux mœurs de famille, et soit plus propre à les améliorer en même temps qu'à les embellir.

Le plus ancien essai de piano dont on conserve le souvenir est un clavecin à maillets, inventé par un facteur de Paris nommé Marius, dans les premières années du dix-huitième siècle.

Cette invention lit alors peu de bruit, et son auteur ne parut pas avoir compris l'importance qu'elle pouvait avoir : il crut n'avoir fait qu'une modification du clavecin.

Quelques années après, le Padouan Cristofori reproduisit la découverte de Marius avec quelques améliorations sous le nom de cimballo martellato ; mais il ne fut guère plus heureux que son devancier : les artistes n'abandonnèrent point leur ancien instrument pour la nouveauté qui leur était offerte.

En même temps que Cristofori, Amédée Schrœter, organiste de Nordhausen en Prusse, travaillait à la construction d'un instrument à clavier dont les cordes étaient frappées par des marteaux : ce fut lui qui donna à cet instrument le nom de piano forte, et l'honneur de l'invention lui est resté.

Toutefois, ce ne fut que vers le milieu du dix-huitième siècle que le nouvel instrument commença à être adopté par les artistes, après que Godefroy Silberman lui eut fait subir d'importantes améliorations.

Silberman fut donc le premier qui mit des pianos dans le commerce. D'autres facteurs allemands, établis en Angleterre, se mirent aussi à en fabriquer.

La France en était réduite à ces instruments d'une construction lourde et coûteuse en même temps, qui lui arrivaient d'au delà du détroit, quand un mécanicien habile, Sébastien Érard, vint de Strasbourg à Paris jeter les premiers fondements de sa réputation en construisant de petits pianos à deux cordes, et ouvrir une carrière féconde pour de nombreuses familles dont la profession n'existait pour ainsi dire pas avant lui.

SÉBASTIEN ÉRARD, né à Strasbourg en 1752, d'une famille honorable, mais peu fortunée, reçut de la nature la trempe d'esprit la plus priginale et des habitudes sévères de travail.

Destiné d'abord à l'architecture, il montra dans cette profession les plus heureuses dispositions ; mais il était destiné à des succès plus brillants que ceux qu'il aurait sans doute obtenus dans l'exercice de cet art, et le malheur, qui souvent ne frappe l'homme que pour l'épurer et pour assurer son bonheur, vint le jeter dans une carrière qui d'abord paraissait plus modeste, et qui devait cependant lui valoir une brillante carrière.

Des revers de fortune le forcèrent à quitter son pays natal et à venir à Paris ; à l'âge de seize ans, il se plaça chez un facteur de clavecins dont il ne tarda pas à devenir le meilleur ouvrier. Mais ce qui auprès de tout autre maître eût été certainement une recommandation, devint précisément pour le jeune Strasbourgeois une cause de disgrâce.

Ne voulant laisser échapper aucune occasion de s'instruire, s'attachant à la moindre des choses qu'il ignorait comme le géomètre à la solution d'un problème, il adressait sans cesse au fabricant de clavecins des questions auxquelles celui-ci n'était pas toujours en mesure de répondre ; aussi finit-il par se débarrasser d'un élève qui l'importunait : il le congédia en lui avouant qu'il n'avait rien à lui reprocher que son extrême curiosité.

Malgré la réserve de son maître, Érard n'avait pas perdu son temps ; il avait beaucoup travaillé et beaucoup appris.

Un autre facteur, qui avait entendu parlèr de son talent, lui proposa d'exécuter un clavecin qui lui avait été commandé et dont la construction exigeait d'autres connaissances que celles qui présidaient à la fabrication des clavecins ordinaires ; mais comme il est dans la destinée du génie naissant d'être toujours exploité par la médiocrité égoïste, le facteur stipula qu'il mettrait seul son nom sur l'instrument.

Érard était dans une position à ne pas refuser. Il avait besoin de travailler, et dut en passer par tout ce que voulait celui qui lui en fournissait l'occasion.

Quand le clavecin fut achevé, le musicien qui l'avait commandé fut si étonné des résultats nouveaux que l'on avait obtenus, qu'il douta que le facteur qu'il en avait chargé en fut réellement l'auteur, et pour s'en assurer il lui adressa plusieurs questions auxquelles celui-ci ne put répondre que de la manière la plus embarrassée.

Il finit par avouer que l'instrument avait été construit par un jeune homme nommé Érard.

Ce premier succès et quelques autres qui le suivirent accrurent rapidement la réputation d'Érard. Il n'avait encore que vingt-cinq ans, et déjà il était recherché et admis dans la société des personnes les plus distinguées.

La duchesse de Villeroy, femme d'un esprit élevé, qui protégeait les arts parce qu'elle les aimait, voulut concourir aux progrès du jeune artiste.

Depuis longtemps elle désirait avoir un piano ; mais par un louable sentiment de patriotisme, elle voulait que ce fùt un piano de fabrique française.

Elle demanda donc à son protégé s'il se sentait assez de capacité pour satisfaire son désir.

Érard se chargea avec enthousiasme de cette mission qui répondait si bien à ses désirs les plus ardents.

En quelques mois l'instrument fut achevé. Malgré la défiance qui accueillit d'abord ce premier piano français, l'artiste obtint l'éclatante récompense qui lui était due : tous les hommes capables d'apprécier son travail s'extasièrent devant un succès dont ils avaient douté; on soumit le chef-d'œuvre d'Érard à toutes sortes d'épreuves ; on le compara avec les meilleurs produits des fabriques étrangères, et, pour la qualité du son comme sous tous les autres rapports, il fut constaté que l'instrument du jeune facteur était supérieur à tout ce que l'on connaissait jusqu'alors.

A dater de ce jour, Érard fut adopté par la mode, cette reine puissante de notre société moderne, et chacun voulut avoir un piano fabriqué par lui. Tel fut l'engouement dont il fut l'objet, qu'il excita la jalousie des luthiers de Paris qui faisaient le commerce des pianos étrangers.

Ceux-ci le dénoncèrent comme exerçant sa profession sans l'autorisation de leur communauté, et demandèrent que son établissement naissant fût frappé d'interdit : il fallut tout le bon sens et le patriotisme du lieutenant de police d'alors pour repousser cette prétention inique.

Sans la fermeté du magistrat, le jeune artiste eût été contraint de porter en pays étranger son génie et les découvertes dont il devait encore doter la France.

Après cette manifestation favorable de l'autorité, à laquelle s'associa Louis XVI lui-même, Érard appela près de lui son frère Jean-Baptiste, et vit son établissement prendre de jour en jour un essor plus étendu. Ses pianos se répandirent non-seulement en France, mais encore dans les Pays-Bas et dans toute l'Allemagne. Dans la seule année 1799, un commissionnaire de Hambourg en vendit plus de deux cents.

Nous ne décrirons pas ici les nombreux perfectionnements que l'habile artiste introduisit successivement dans la fabrication de son instrument de prédilection ; nous nous contenterons de citer l'amélioration qu'il imagina pour un piano qui lui avait été commandé par l'infortunée Marie-Antoinette.

Pour suppléer au peu d'étendue de la voix de la reine, il parvint à rendre mobile le clavier de l'instrument, au moyen d'une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d'un demi-ton, d'un ton ou d'un ton et demi. Ce fut aussi pour cet instrument qu'il fit le premier essai de l'orgue expressif, découverte ingénieuse, que le grand Grétry, dans son enthousiasme, appelait la pierre philosophale de la musique.

Malgré tous ces perfectionnements, Érard n'était point encore parvenu à l'apogée de son talent. La belle et difficile invention de la harpe à double mouvement vint bientôt ajouter un nouveau fleuron à sa couronne d'artiste.

C'est à lui que ce noble et suave instrument est redevable de ses vibrations harmonieuses, de son charme melancolique et de ses angéliques accords. Par un caprice inexplicable de la mode, la harpe dont Érard a si heureusement étendu le champ musical est aujourd'hui presque abandonnée; à tort ou à raison, les chanteurs prétendent que leur voix brille davantage avec l'accompagnement du piano; mais cet abandon ne saurait porter aucune atteinte à la gloire d'Érard.

Sa harpe à double mouvement fut adoptée avec fureur à Londres, où dès 1815 il avait fondé, sans renoncer à sa qualité de Français dont il était fier, un établissement florissant.

En 1823 parut le dernier et le plus beau travail de Sébastien Érard, son grand piano à double échappement, qui mit le sceau à sa réputation. A chaque exposition des produits de l'industrie nationale, les ouvrages de ce grand artiste avaient obtenu la médaille d'or.

Après cette honorable distinction, le gouvernement, voulant reconnaître le service qu'il avait rendu à la France en l'affranchissant du tribut qu'elle payait aux étrangers pour les pianos, le décora de la Légion d'honneur, récompense qui jusqu'alors n'avait été accordée à aucun fabricant d'instruments de musique.

Sébastien Érard employa les dernières années de sa vie à confectionner, pour la chapelle des Tuileries, un grand orgue expressif que de nombreux amateurs furent admis à entendre dans ses salons, et dont ils purent apprécier la suavité et la majesté.

On était occupé à mettre cet instrument en place, lorsque éclata la révolution de 1830. Dans le premier moment de l'occupation du château, ce beau travail fut impitoyablement brisé par la tourbe ignorante qui se faisait une gloire de dévaster la somptueuse demeure de la royauté. Cet acte de vandalisme causa à Érard la douleur la plus profonde.

L'artiste affligé n'eut pas le temps de recommencer son chef-d'œuvre.- Depuis longtemps il était travaillé d'une maladie douloureuse; la catastrophe que nous venons de rapporter acheva de détruire une santé déjà chancelante. Il mourut, le 5 août 1831, dans sa jolie villa de la Muette, près Paris, dont son goût éclairé avait fait une sorte d'asile des arts en y réunissant à grands frais une foule de tableaux des écoles anciennes et modernes.

Érard possédait à un haut degré toutes les qualités sociales et cette bonhomie allemande qui caractérise les habitants de l'Alsace. Aussi, en descendant dans la tombe, emporta-t-il les sincères regrets de tous ceux qui avaient vécu dans son intimité. Ses ouvriers surtout le pleurèrent sincèrement et rendirent à sa mémoire un solennel et touchant hommage. Au moyen d'une souscription spontanément ouverte entre eux, son buste fut exécuté et placé sur sa tombe.

Le jour de l'inauguration de ce vieux monument élevé par l'affection et la reconnaissance fut une véritable fète de famille. Cette démonstration n'étonnera pas quand on saura que le grand artiste était adoré de tous ceux à qui il donnait de l'ouvrage; qu'il surveillait leurs travaux avec une sollicitude toute paternelle, se réjouissait de leurs progrès, les encourageait, les consolait dans leurs peines, et qu'il les aidait non pas seulement de ses conseils dans les. moments difficiles, mais encore de sa bourse, qui leur était toujours ouverte.

N'oublions pas non plus de mentionner ici qu'Érard eut l'inappréciable honneur d'être célébré par un de nos premiers poëtes. Voici les vers qui furent faits à sa louange par l'abbé Delille, à l'époque où sa gloire commençait à poindre :

Vainqueur mélodieux des antiques merveilles, Quels accents tout à coup ont frappé mes oreilles !
J'entends, je reconnais ces chefs-d'œuvre de l'art, Trésors de l'harmonie et la gloire d'Ërard !" Les artisans célèbres, 1843, p. 278-289 (Gallica)



1855

NÉCROLOGIE  : Pierre ERARD

"PIERRE ERARD. - A quelque mois d'intervalle, la mort nous a enlevé deux hommes qui ont honoré la France, MM. Camille Pleyel et Pierre Erard.

Tous les deux ont occupé dans le monde des arts une position élevée la considération publique les a suivis jusqu'au seuil de la tombe, et leur nom restera dans la mémoire des artistes.

Ils ont parcouru une longue carrière de succès, et ces succès, ils les ont dus à leur, travail et à leur, génie. L'un et l'autre, à la tête de deux vastes maisons, ont peuplé le monde de leurs produits.

Les noms d'Erard et de Pleyel sont connus dans les deux hémisphères et résument, on peut le dire, les progrès qui se sont accomplis depuis un demi-siècle dans la fabrication des pianos.

Ce n'étaient pas seulement des industriels ne songeant qu'à aligner des chiffres; ils avaient tous les deux un grand cœur, un esprit élevé, et soutenaient avec un dévouement sans limites les nobles intérêts de l'art.

Nous avons raconté la vie de Camille Pleyel, vie brûlante qu'ont pu seuls apprécier, dans toute son abnégation, ceux qu'il a honorés de son amitié.

Aujourd'hui, nous devons quelques lignes de souvenir à cet autre ami, à Pierre Erard, avec lequel, depuis dix-huit ans, nous avons échangé tant de témoignages de sympathie, c'est une douloureuse tâche ! Pierre Erard ne portait pas sur sa physionomie l'âge qu'il avait.

A son œil animé, à son aimable sourire, à la fermeté de ses traits, personne n'aurait cru qu'il avait traversé soixante et un printemps.

Il était d'une parfaite distinction, et comme les vrais gentilshommes, il alliait à une excessive dignité de manières une bonhomie de langage qui lui venait de ta bonté de son cœur.

La maison dont il était l'héritier, et qu'il a conduite à son plus haut degré de splendeur, a été fondée en 1780 par Sébastien Erard, on oncle. On sait quel éclat Sébastien Erard jeta sur la facture instrumentale à la fin du dernier siècle.

Il eut d'abord à lutter maire toute la corporation des luthiers, qui, se voyant troublés tans leur commerce par ses Innovations, lui créèrent toutes sortes l'obstacles. Il marcha toujours et finit par avoir raison de ses adversaires. Louis XVI, appréciant ses hautes capacités, lui donna un brevet qui désormais le-mit l'abri de toute attaque malveillante.

Il est assez curieux de connaître in extenso le document officiel par lequel le roi reconnaissait la supériorité des pianos de Sébastien Erard :

« Aujourd'hui cinq février mil sept cent quatre-vingt-cinq, le roi étant à Versailles, Informé que le sieur Sébastien Erard est parvenu, par une méthode nouvelle de son invention, à perfectionner la construction de l'instrument nommé forte-piano; qu'il a même obtenu la préférence sur ceux fabriqués en Angleterre, dont il se fait un commerce dans la ville de Paris, et voulant, Sa Majesté, fixer les talents du sieur Erard dans ladite ville et lui donner des témoignages de la protection dont elle honore ceux qui, comme lui, ont par un travail assidu contribué aux arts utiles et agréables, lui a permis de fabriquer, faire fabriquer et vendre dans la ville et faubourgs de Paris, et partout ou bon lui semblera, des forte-pianos, et d'y employer, soit par lui, soit par ses ouvriers, le bois, le fer et toutes autres matières nécessaires à la perfection ou à l'ornement dodit instrument, sans que pour raison de ce il puisse être troublé ni inquiété par les gardes syndics et adjoints des corps et communautés d'arts et métiers, pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit, sous les conditions, néanmoins, par ledit sieur Erard, de se conformer aux règlements et ordonnances concernant la discipline des compagnons et ouvriers, et de n'admettre dans ses ateliers que ceux qui auront satisfait auxdits règlements.

Et pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m'a commandé d'expédier audit sieur Erard le présent brevet qu'elle a voulu signer de sa main, et être contre signé par moi, secrétaire d'État et de ses commandements et » finances. » Signé : LOUIS.
» Le baron de Breteuil. »

Sébastien Erard associa plus tard son frère Jean-Baptiste et Pierre, son neveu, à son industrie déjà très-florissante. A sa fabrique de pianos il avait joint une fabrique de harpes. Cet instrument avait alors une sorte de vogue. MM. Erard s'attachèrent à le perfectionner, et en 1810 on vit apparaître la harpe à double mouvement qui ouvrit aux harpistes de nouveaux 'horizons.

Depuis ils y ont introduit de nouvelles innovations et sont arrivés à en faire un instrument modèle, que l'on a pu imiter, mais que l'on n'a pas dépassé, même en Angleterre.

A la même époque, en 1810, ils appliquèrent au piano leur mécanisme à double échappement. Dusseck fut le premier à le produire dans les concerts publics. Depuis lors tous tes pianistes l'ont adopté comme une des plus importantes et des plus utiles découvertes qui aient enrichi la facture.

Nous ne voulons pas suivre MM. Erard dans tous les progrès qu'ils ont accomplis depuis 1810; ce serait un travail trop long et peut-être un peu trop abstrait pour nos lecteurs; qu'il nous suffise de signaler les récompenses dont les célèbres facteurs ont été l'objet à diverses époques. Ces titres sont suffisants pour justifier leur renommée.

1° Brevet de Louis XVI, qui affranchit Sébastien Erard de la communauté des luthiers, le 6 février 1788;

2° Médaille d'or, expositions de 181», 1823, 18S7, 1834, 1839, 1844;

3° Sébastien Erard, chevalier de la Légion d'honneur, en 1827;

4° Pierre Erard, chevalier de la Légion d'honneur, en 1834;

5° Pierre Erard, hors de concours et membre du jury, en 1849;

6° Pierre Erard, seule grande médaille à l'Exposition universelle de Londres;

7° Pierre Erard, officier de la Légion d'honneur, en 1851.

L'éloge des pianos d'Erard se résume en quelques lignes tirées du rapport fait par la commission des instruments de musique à l'Exposition de Londres :

Par son ingénuité, le mécanisme surpasse tout ce qui a été fait ou essayé en ce genre. Il permet à l'exécutant de communiquer aux cordes tout ce que la main la plus habile et la plus délicate peut exprimer. Il traduit toutes les nuances du sentiment en passant des sons les plus puissants aux plus doux et aux plus délicats.

Si ce mécanisme est si parfait, surtout dans l'expression de répétition délicate, que si l'exécutant manque une note, c'est par sa faute et non par celle de l'instrument.

Beaucoup de gens s'imaginent que la puissance d'expression du piano est bornée; c'est à tort, car il possède tous les éléments d'expression qui distinguent les autres instruments, et il en a plusieurs qui lui sont particuliers.

Selon la manière dont on attaque la touche, ou dont on se sert des pédales, on peut produire des effets bien différents, surtout avec un instrument comme celui que nous venons de décrire, qui réunit à des sons puissants et riches d'harmonie un mécanisme aussi favorable pour en tirer parti.

Outre les harpes et les pianos, la maison Erard s'est occupée pendant longtemps de la fabrication des orgues; elle acquit même une grande célébrité dans cette branche de la facture instrumentale.

On lui doit une invention superbe, celle du jeu expressif au doigt pour l'orgue. Sébastien l'appliqua à un magnifique orgue qu'il éleva en 1829 dans la chapelle des Tuileries.

A la révolution de 1830, tout fut brisé, et le monument du facteur s'écroula sous les ruines. Pierre Erard fut autorisé à mettre un nouvel orgue debout, construit sur le même modèle que le premier, et l'on peut aujourd'hui admirer dans la chapelle impériale ce chef-d'œuvre d'art mécanique.

Et c'est au milieu de sa gloire, au plus beau de ses triomphes, quand le célèbre facteur n'avait plus rien à désirer, qu'une maladie cruelle est venue l'atteindre.

Retiré depuis trois années environ dans son château de la Muette, dont il avait fait un séjour féerique, Pierre Erard n'a pu, malgré tous les secours de la science, arrêter le mal qui le brûlait. Sa tête s'était affaiblie, et il ne reconnaissait plus ses amis.

En le voyant, la pensée se reportait vers cet infortuné Donizetti, qui, lui aussi, avait été frappé du même mal, et dont les rayons de vie se sont éteints peu à peu, sans qu'il ait été possible de rouvrir à sa raison éperdue les portes de la lumière; cruelle souffrance qui vous enlève jusqu'à l'image de ceux qui vous sont les plus chers.

Le cœur bat, mais la tète ne pense plus; une ombre couvre les yeux, toute l'intelligence s'en va; le sentiment de ce qu'on a été, de ce qu'on est, de ce qu'on vaut, s'en va aussi; on n'est plus qu'un flambeau sans flamme dont les dernières lueurs vont se perdre une à une dans les nuages de l'éternité.

Pauvre humanité si ton esprit et ton génie veulent dépasser certaines limites, une main invisible, la main de Dieu, est là pour t'abaisser et te réduire à l'impuissance !

Le voilà maintenant, ce cœur inépuisable en bonté, cet esprit fécond en découvertes, couché muet et immobile dans un cercueil de plomb. Il ne restera de lui que son nom et ses œuvres; c'est là le seul privilège que Dieu accorde à ces amis d'élite.

Sa famille qui l'adorait, ses amis qui le chérissaient, iront pleurer autour de son tombeau c'est en vain qu'ils l'appelleront, il ne reviendra pas, et leurs mains se tiendront dans le vide !

Après cela, rêvez, faites de la philosophie, vous tinirez toujours, en creusant avec la pensée dans ces labyrinthes d'ombres errantes, par trouver que la mort est le terme fatal, inévitable des ambitions et des vanités terrestres !

Lorsque les premiers germes de la maladie se montrèrent, on était loin de penser qu'ils feraient d'aussi rapides progrès. On en attribua les causes une vive contrariété. Le chemin de fer de ceinture allait couper en deux sa magnifique propriété de la Muette. Erard ne put rien empêcher. Toutes ses réclamations furent inutiles.

Chaque jour il voyait les ouvriers frayer avec la pioche un chemin sous ses fenêtres, et chaque jour son esprit s'irritait davantage. Bientôt une exaltation fiévreuse envahit son cerveau fatigué; on s'aperçut que par moment sa tête se perdait dans les plus étranges divagations; on dut l'empêcher de s'occuper des affaires de sa fabrique.

Ses amis allaient le voir, et il leur tenait les plus singuliers discours. Pour ceux qui arrivaient là sans se douter de la gravité de sa situation, c'était un spectacle bien affligeant.

Sa famille ne l'abandonnait point un moment; les ouvriers, les contre-maîtres, les employés, pour lesquels il avait eu toujours une affection paternelle, ne laissaient point passer un jour sans s'informer de son état; mais, hélas, on ne voyait que trop les ravages que la douleur creusait sur sa physionomie.

Ses yeux étaient sans cesse plongés dans l'égarement, et durant les derniers mois, ses jambes affaiblies ne pouvaient plus soutenir son corps. Il avait des hallucinations continuelles.

Mais arrêtons-nous. Il vaut mieux rappeler qu'Erard a été, comme le dit très-bien M. Fétis, le Mécène des plus grands artistes de notre temps, de Liszt, de Thalberg, de Th. Labarre, de Godefroid, de Mu* Klauss, de M1" Rosa Kastner, et de cent autres.

Il était d'une générosité à toute épreuve, et ce qu'il faisait pour les artistes, il le faisait sans ostentation. Il en est un surtout pour lequel il avait une amitié de père, c'est Quidant. Il lui avait donné toute sa confiance, il avait foi dans son talent, et il avait raison.

C'est lui qui le représentait à l'Exposition de Londres, c'est lui qui le représentait encore aux expositions de Paris, dans sa maison et partout. Plus qu'aucun autre, celui-là, qui ne l'avait pas quitté un instant depuis un grand nombre d'années, pourrait dire quelle tut la noblesse de son caractère, l'élévation de son cour, et raconter tous les traits de sa vie si bien remplie par le travail, si intéressante en anecdotes. Quidant est inconsolable et ne peut pas croire que l'ami qui lui fut si cher lui ait été enlevé.

C'était pour nous un devoir d'écrire ces quelques lignes de nécrologie sur cet homme de bien, sur ce digne représentant de l'art.

Nous arrivions à Paris, il y a dix-huit ans, inconnus, sans patrons, et l'un des premiers Erard nous a marqué la route que nous avions à suivre. Il nous a fait connattre Spontini, qui plus tard aussi devint pour nous un excellent ami. Tous ceux qui l'ont approché doivent le regretter; mais personne, à coup sûr, ne le regrette plus que nous ! Escudier." La France Musicale, 1855, p. 274-275 (Gallica)



1856

PIERRE ERARD, THE PIANO MAKER.

"ON Monday, the twentieth of August last, when all Paris, and all its vast crowds of visitors, were agog to see Queen Victoria in the Champs Elysees, a stately hearse followed by mourning coaches and a lar e procession, crossed the avenue, and c anged for a moment the thou htsof the sight-seers. The question, Whose is it ? -— whose is it ?” brought out the answer, “It is the funeral of Pierre Erard, the piano-forte maker” -— the last of his name.

Without prejudging the questions of rivalry and merit between the French and English piano-forte makers, and while stating with all possible reserve the claims put forth by the Erards, we think part of their tale worth telling to our readers, most of whom must have heard of Erard’s pianos. The genealogy of these instruments is the psaltery or dulcimer, the clavichord (the tinkling grandfather of the piano-forte) the harpsichord, and then the piano-forte—the soft-loud.

Sébastien Erard was born in Strasbourg in seventeen hundred and fifty-two, and was the eldest of the four children of an npholsterer. His father sent him, when he was eight years old, to schools in which he was taught the elements of architecture, perspective drawing, and practical geometry.

His father having married very late in life, was surprised by death before his children reached an age at which they could be useful to their mother or support themselves. Sebastien Erard became the head of a family at the age of sixteen.

As his native town did not afford him the scope of which he felt the need, he set off courageously for Paris. There he obtained employment in the shop of a maker of clavichords, who was a man mean enough to dismiss Sébastien because he wished to understand all that he saw.

His second employer having received an order to make a clavichord of an extraordinary kind, found it required a number of mechanical contrivances of which he felt himself to be incapable.

Thanks to Sébastien, however, the clavichord was finished and pronounced a masterpiece. When the nominal maker was questioned by competent persons, he could neither show nor explain the mechanism, and was forced to refer them to his assistant.

Henceforth Sebastien Erard found himself connected with distinguished persons who made a point of extolling him. Presented to the Duchesse de Villcroy, who occupied herself much with art and music, she offered him a lodging in her hotel, which he accepted.

At this criod pianos were little more than curiosities. A few amateurs only had obtained them from Germany and England. Sébastien constructed one for the Duchesse de Villeroy —the first he ever made.

The numerous orders he received caused him to send for his brother, Jean Baptiste, to come and help him. Quitting the Hotel de Villeroy, he founded his house in the Rue de Bourbon, in the Faubourg St. Germain.

By this first step (says M. Adams, of the Institute, patriotically) he emancipated his country from tribute to foreigners; English and German pianos gave place everywhere to French pianos, and the instrument which had been only exceptionally used came into general request.

The luthiers, or makers of musical instruments, who bought and sold foreign pianos, found the new factory injurious to their commerce.

They made a seizure in it, under the pretext that the brothers Erard were not members of the Corporation of Faumakers to which the int iers belonged.

Sébastien Erard had owerful friends, however, and he obtaine a brevet from Louis the Sixteenth which delivered him completely from the persecuting corporation. This document has the rare merit of being a pleasant specimen of the paternal government of the ourbons; we translate it entire :

This day, the fifth of February, one thousand seven hundred and eighty-five, the king being at Versailles informed that Mr. Sebastien Erard has succeeded by a new method of his invention to improve the instrument called a forte-piano; that he has even obtained the reference over those made in England, of which e makes a commerce in the oil of Paris, and his majesty wishing to fix the ta cuts of Mr. Erard in the said city, and to give him testimonies of the protection with which he honors those who, like him have by assiduous labor contributed to the useful and agreeable arts, has permitted him to make, to cause to be made, and to sell in the city and faubourgs of Paris, and wherever it may seem to him good, forte-pianos; workmen, the wood, the iron, and all the other and to employ there, whether by himself or b his materials necessary to the perfection or the ornament of the said instrument without his being liable on this account to be troubled or disturbed by the guards, syndics, and adjutants of the corporations, and committees of arts and trades for any cause or under any pretext whatever; under the conditions, neverthe ess, by the said Mr. Erard of conforming himself to the regulations and ordinances concerning the discipline of journeymen and workmen, and of not admitting into his workshops any but those who shall have satisfied the aforesaid re lations. And for assurance of his will, his maJesty has commanded me to expedite to the aforesaid Mr. Erard the present brevet, which he has chosen to sign with his own hand, and to be countersigned by me Secretary of State, and of his commands and Finances. Signed Louis Le BARON de Berteuil

The chief improvements in musical instruments due to the Erards are, the double action of the harp and the double escapement of the piano. Sébastien Erard imagined the improvements, and his brother, Jean Baptiste, and his nephew, Pierre, brought them to practical perfection.

The double action made the harp a complete instrument, on which inharmonically modulated music could be played. Sébastien Erard had been induced to turn his attention to the improvement of the har by Krumpholtz, a celebrated harpist of lgaris.

After he had been working for a year, Beaumarchais, author of the Barber of Seville, who was at once an author, a politician, a musician, and a mcchanician, on examining his lans told him frankly that, as they were 1m racticable, he would do well to abandon them.

Erard did not heed his advice, and was on the point of obtaining success when Krumpholtz connected his interest with a maker of ha upon the old models. Erard felt that success was impossible in Paris if he encountered the opposition of the harpists with Krumpholtz at their head, an left for London. There he continued his experiments, finished his improvements, and established a house.

The double action cost him twelve years of anxious toil; and, although he took out his first patent in eighteen hundred and one, he did not com lete his invention until eighteen hundre and eleven. His immediate pecuniary success was extraordinary. He sold twenty-five thousand pounds’ worth of the new harps in London alone in the first year.

The double escapement of the piano was not made public until eighteen hundred and twenty-three. The wonders achieved on the piano by such performers as Liszt and Thalberg, are due to the scope given to their perseverance and genius by mechanism which makes the instrument capable of expressing the sweetest, the most owerful, and the most varied sounds, and the most delicate repetitions.

Organs have occupied the talents of the Erards, as well as bar s and pianos. Sébastien Erard applie to the organ his system of expression by the fingers. An organ which he had constructed in the chapel of the Tuileries, was destroyed by the insurgents of July, eighteen hundred and thirty.

Luckily, the whole of the mechanism of the expression had been preserved in the factory. Pierre Erard was authorised by the present em eror to construct another organ in the' mperial chapel; an order which he promptly executed. The new instrument is admired as a chef-d’muvre of mechanical art.

The financial career of the Erards was chequered. The political events in France towards the end of the empire had an evil influence upon commerce, and the Paris branch of the house was forced to suspend payments in eighteen hundred and thirteen, overwhelmed by a debt of more than one million three hundred thousand francs, or fifty-two thousand pounds. The establishment was not, however, totally crippled ; for, aided by the prosperity of t e London house, the firm paid off this debt in ten years.

The history of the fortunes of the Erards is picturesquely connected with the beautiful Chateau de la Muette, at Passy, near Paris, a chateau which may be seen from the end of the lake recently made in the Bois de Boulogne.

When Sébastien Erard was a young man, newly arrived in Paris, he waited one Sunday at the gate of the chhteau to see the Queen Marie Antoinette, who resided in it, come out in her carriage. Sébastien, who was in the midst of the crowd when she passed, cried, “Vive la Reine !” with a owerful voice and an Alsacian accent.

The queen remarked the fine young man, whom she mistook for one of her countr en. She spoke to him, and asked him of what country he was?

He replied, “I am French at heart by my birth, as your majesty is by your marriage.”

The queen ordered the Swiss guards at the gate to allow him to walk over the garden and see the ounds. Sébastien went in, and spent the day in admiring the magnificent alleys and fairy-like walks of the park.

A few years later, Sébastien Erard constructed a piano for Marie Antoinette, which combined several remarkable inventions to adapt the instrument to the limited resources of her voice.

About half a century after the Sunday on which the Queen of France permitted the young clavichord-maker to walk over the gardens, the Chateau de la Muette was for sale, and in eighteen hundred and twentythree Sébastien Erard was the purchaser, and installed himself in it with his family. He took a great pleasure in repeating the story of his first interview with Marie Antoinette.

Jean Baptiste Erard died in eighteen hundred and twenty-six. He had been extremely useful to his brother in superintending the execution of his designs and inventions. In eighteen hundred and thirty-one, Sébastien died.

During the period in which the man of genius of the family was at the head of it, uncontrolled and unassisted, the details of execution were neglected, the financial aspect of the business was lost sight ofi and the instruments of the Erards lost somewhat of their repute.

Pierre Erard, born in seventeen hundred and ninety-four, was left sole executor of his uncle; and, when the inventory of the state of the afi‘airs was submitted to a London attorney, Pierre was advised to renounce the succession.

He had, however, more confidence in the capabilities of the business; and continued it with such success that in a few years he extinguished the enormous debt with which it was encumbered. He attended to the execution of the pianos, and raised the house to its hi hest pitch of prosperity and renown.

The Chateau de la Muette plays once more a part in the history of the Erards. In eighteen hundred and fifty-two there was a railway executed which environs Paris. Pierre Erard saw it in his garden, and heard the engines shrieking underneath his windows. It was too much for him. He became a mental wreck, and died in August, eighteen hundred and fifty-five.

The Erards have wisely stood by their own order. When Jean Ba tiste might have obtained, by means of her fortune, a husband for his daughter from among the nobility of France, he preferred Spontini, the composer, who could sympathise with the just pride and feel the inventive and industrial merits of the Erards.

Their family is now extinct; and a century elapsing from seventeen hundred and fifty-two to eighteen hundred and fifty five rounds the story from the cradles of the orphans of the poor cabinet-maker of Strasbourg to the earse of the wealthy tradesman which divided the attention of the Parisians with the equipage of Queen Victoria." The Eclectic Magazine, 1856, p. 125-127

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