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HATTEMER Philippe
à Paris (°1850)

1866

PARIS - "M. HATTEMER - Si j'ai blâmé le mode de procéder du jury de la 10e classe, c'est qu'on peut, dans ses examens, signaler des omissions et des légèretés de décision, sans nul doute involontaires, mais qui n'en existent pas moins. Ainsi, tandis que ce jury accorde des récompenses à des harmoniflâtes étrangers, en France, cette industrie, qui a fait tant de progrès, n'a pas même une simple mention.

Le jury d'examen manquait de temps, me répondra-t-on. A cela je dirai : ce n'est pas le temps qui a fait défaut au jury, mais c'est l'ordre qui a failli dans sa manière de procéder.

Que fallait-il donc qu'il fît ?

La réponse sera bien simple: il fallait qu'il empruntât aux Etats-Unis, qui semblent vouloir nous donner des leçons en toutes choses, leur manière de procéder en pareille circonstance; il est difficile de faire mieux. Nous avons sous les yeux le rapport du jury de l'exposition de New-York, en 1853, et nous croyons devoir donner le résumé de ses opérations pour servir de guide, dans une semblable circonstance, aux jurys à venir.

Le jury de New-York, après avoir nommé son président, son secrétaire et son rapporteur, détermina aussitôt une marche régulière à suivre, afin que rien ne manquât aux justes exigences du génie et du travail.

Bien que les membres du jury inspectassent foit individuellement, soit réunis, les instruments avec toute l'expérience et le savoir qu'ils possédaient, il fut cependant reconnu bientôt que, pendant les heures d'admission du public dans les galeries, le bruit, le tumulte, les conversations, la rumeur de ces milliers de visiteurs, rendaient impossible toute délicate expérience acoustique; il fut donc résolu que chaque membre examinerait isolément les instruments pendant les heures destinées au public, et que l'examen d'ensemble n'aurait lieu qu'après ou avant l'admission des visiteurs.

Ainsi chacun des qualités de l'instrument, avant l'ouverture de l'Exposition, tous les instruments furent réunis dans un même local; ils furent accordés au même diapason, par des accordeurs choisis par le comité. Les entrées du local furent ensuite fermées et scellées, et on les abandonna pendant quinze jours.

Au bout de ce temps les scellés furent vérifiés intacts et levés. Le comité essaya les instruments et constata pour chacun d'eux l'état de son accord. Ceux qui dans cette occurence n'avaient pas failli furent ceux de Stodart, de Londres, et de Bassford, de New-York ; et, de tous les pianos droits, on reconnut que ceux de la maison Pleyel avaient le moins souffert dans leur harmonie, et qu'ils avaient le ton le plus vocal, ou, en d'autres termes, qu'ils étaient les meilleurs.

Voici la mention de la maison Pleyel sur l'état officiel: Qualité du son: belle; — égalité: bonne; — mécanisme: bon; toucher: bon ; — caisse : belle ; — nombre de points: six; — remarques : le meilleur instrument.

C'est ainsi que procéda le jury de New-York. Si celui du Champ-de-Mars avait agi de même, on n'entendrait pas autant de plaintes s'élever contre ses décisions.

Un grand nombre de ces récriminations sont, sans nul doute, injustes; quelques-unes, néanmoins, semblent n'être pas sans raison. Si le jury d'examen eût examiné il aurait apprécié, et nous ne verrions pas avec peine et étonnement d'excellents facteurs rangés dans certaines catégories où ils doivent avoir peine de se voir classés.

Ainsi nous n'aurions pas également à regretter de voir des hommes habiles, qui tous les jours établissent d'excellents instruments, et dont la réputation est grande et ancienne parmi les gens du métier, tels que MM. Aucher frères, Philippi, etc., etc., recevoir une médaille de bronze ; et MM. Bernareggi, Couty et Richard, Soufleto et bien d'autres encore, rangés dans les mentions honorables. Ont-ils été bien jugés ?

Leurs pairs, les facteurs, disent non, et le public, qui tous les jours entend leurs instruments, est de leur avis. Mais ce n'est pas tout encore, ce qu'on reproche, en outre, au jury de la 10e classe, ce sont les oublis dans lesquels on a laissé beaucoup de facteurs, et s'il fallait les citer tous, la liste en serait trop longue. Aujourd'hui je me contenterai d'en signaler un seul, c'est M. Hattemer.

Le jury réuni semble n'avoir pas tenu compte de l'approbation que la plupart des membres exprimèrent individuellement au facteur, au moment de l'examen de son instrument, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, et après qu'ils eurent essayé le clavier et apprécié la sonorité.

M. Hattemer méritait mieux qu'un oubli ; c'est un jeune facteur qui, après avoir travaillé dans les meilleurs établissements de Paris, s'est mis à construire pour son compte. Sans capital, par son seul travail, par sa force de volonté et sa persistance, il est parvenu à construire aujourd'hui une centaine de pianos par an; non pas des pianos de pacotille, comme il y en a tant, mais bien de bons instruments.

M. Hattemer s'est dit que pour réussir, pour attirer les amateurs et se former une clientèle, vendre à bas prix ne suffit pas, mais il faut en sus faire très-bien et très-bon, en se contentant d'un faible bénéfice. Les pianos droits, obliques, grand oblique et demi-oblique, sont ceux dont il a entrepris la fabrication.

Tous ces divers instruments sont d'une construction on ne saurait plus soignée ; il y a même luxe dans le fini des principales pièces. M. Hattemer a basé la différence des prix dans ses instruments non sur la qualité du travail intérieur, mais seulement sur la grandeur du format, sur le plus ou moins de beauté du clavier, et sur l'espèce du mécanisme employé.

On donne le nom de mécanisme à tous les moyens par lesquels l'impulsion du doigt de l'exécutant se communique à la corde ; il y en a de trois espèces, le mécanisme simple, consistant dans un marteau placé de manière que, lorsque la touche est dans sa position horizontale, il n'a qu'un faible espace à parcourir pour frapper la corde, il retombe dès qu'il a rencontré cette corde, pour la laisser vibrer.

On nomme mécanisme répétiteur celui qui présente dans sa construction un échappement au moyen duquel le marteau retombe avant que le levier ne soit revenu à sa place horizontale, ce qui permet à la touche de renvoyer ce marteau. Le mécanisme à double échappement est un perfectionnement du précédent, et qui permet au marteau de retourner frapper la corde à tous les degrés d'enfoncement de la touche.

On comprend que dans chaque espèce de mécanisme il y a une différence de travail, et de là une différence dans le prix de revient.

Pour faire bien comprendre également comment les prix d'un instrument doivent varier selon le format des pianos verticaux, il nous semble à propos de dire que le moins-cher de ces instruments est le piano droit, nommé spécialement chez nous pianino, et chez nos voisins les Anglais piano-cottage.

Les cordes de cet instrument sont verticales et mises en vibration par des marteaux qui fonctionnent dans un plan parallèle. Le piano demi-oblique est celui dont les cordes basses ont, à une hauteur donnée, plus de longueur que celles du pianino, parce qu'elles ont une direction oblique plus ou moins prononcée; l'obliquité des cordes va en diminuant progressivement vers le médium.

On appelle piano oblique la troisième espèce de ces instruments, à cause de l'inclinaison diagonale de leurs cordes dans un plan uniforme, depuis la note la plus grave jusqu'à la note la plus élevée. Enfin le piano grand oblique rie diffère du précédent que par ses dimensions. Ainsi M. Hattemer vous fournira un bon piano oblique pour la somme de six cents francs, et nous connaissons un de ces instruments, payé ce prix par un de nos confrères, qui depuis un an n'a pas varié.

Le travail de ce facteur consciencieux demandait à être encouragé par le jury : car quel est le principal but de l'exposition des instruments, sinon de fournir aux artistes de bons interprètes de leurs œuvres et de populariser la musique en répandant les moyens de l'exécuter.

C'est avec raison que le jury a récompensé les auteurs de ces instruments hors ligne, exceptionnels, fabriqués par les grandes maisons ; mais comme il y a plus de petites bourses que de grandes, que chacun ne saurait payer 3,000 fr. pour un piano, il faut donc encourager également les facteurs qui en construisent de bons, et dont les prix surtout sont à la portée de toutes les fortunes.

Dans les pianos de M. Hattemer, ce qu'il faut surtout distinguer, c'est la belle qualité de la sonorité et la facilité du clavier, dont la note répond vivement à la pression du doigt, ainsi que l'énergie des pédales.

M. Hattemer n'a rien inventé, il est vrai, mais il a perfectionné. Il ne dirige pas ses recherches vers l'inconnu, sachant combien de peines, de soucis et d'argent coûte un essai qui, fort souvent, ne conduit qu'à la ruine de celui qui l'a entrepris, mais il prend le bon où il se rencontre, et il sait, par des perfectionnements de détail, l'approprier à ses instruments.

Comment M. Hattemer parvient-il à donner à des prix si minimes de si bons instruments ?

En travaillant lui-même, en revoyant avec attention les pianos achevés, n'en laissant aucun sortir de chez lui sans en avoir visité toutes les parties ; et surtout en ne sacrifiant rien au luxe.

Tout est bon, mais simple, chez M. Hattemer, ses instruments comme son établissement. Nous signalerons vivement aux jeunes artistes, ainsi qu'aux compositeurs, les pianos de M. Hattemer qui ont obtenu un diplôme d'honneur à l'Exposition de l'industrie de la Rochelle en 1866, la première à laquelle ce facteur se soit présenté." La musique à l'Exposition universelle de 1867, le Doulcet Pontécoulant, p. 106-110

Pour les références voyez la page
pianos français 1850 - 1874


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