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MONTAL Claude
à Paris (°1835)

1841

LA VIE DE MONTAL

"Avant de quitter la brillante spécialité qui nous occupe, il nous reste à parler d'un homme dont les travaux prodigieux méritent d'exciter l'admiration et l'étonnement, et dont les succes sont un nouvel et bien frappant exemple de la force de la volonté.

Cet homme, aveugle pour ainsi dire de naissance, a pu, de notre temps, faire pour la musique ce que l'Anglais Saunderson fit, dans le siècle dernier, pour les mathématiques.

Cet homme est M. Claude Montal, que ne doit qu'à lui seul, il peut le dire avec un juste orgueil, la haute réputation dont il jouit aujourd'hui dans le monde musical.

Il y a douze ans à peine il remplissait encore, et avec une rare distinction, ces fonctions de répétiteur à l'institution des jeunes aveugles, cet établissement philanthropique fondé par le généreux Vatentin Haüy.

C'était dans cette maison que le jeune Montal avait passé son enfance et sa jeunesse; c'était ta qu'it avait commencé a cultiver son intelligence; c'était là qu'il croyait coûter ses jours en enseignant à ses compagnons d'infortune ce qu'on lui avait appris à lui-même.

Il ignorait encore ators sa véritable vocation; une circonstance vint la lui revoter en lui inspirant un vif désir de se créer une existence indépendante de tous les caprices administratifs.

Il avait entendu dire que l'en pouvait vivre très-honorabtement en accordant des pianos. Toute son ambition se dirigea d'abord dans le sens de cette idée. Des études consciencieuses et pénibles devenaient indispensables il s'y livra avec un courage infatigable, et mit tout en œuvre pour parvenir à son but.

Du fruit de ses économies, qui n'étaient pourtant que bien modiques, il s'acheta un piano, et se mit à en étudier le mécanisme pièce à pièce avec une attentive sagacité, cherchant à se rendre compte de tous les effets résumant ou evant résulter du fonctionnement de chacune des parties de cette mécanique musicale.

Dans le même temps, de jeunes clairvoyants qu'il payait lui lisaient tous les ouvrages propres à éclairer ses recherches.

A l'aide de ces travaux, il acquit rapidement une rare habiteté dans fart d'accorder les pianos; peu à peu son talent se fit jour; les plus célèbres professeurs se plurent à lui accorder leurs suffrages; et des ce moment, M. Montal fut considère comme le maître par excellence dans sa speciatité.

Il est en effet le seul professeur d'accord que possède la France. M. Montal a fait ptus encore il a publié une lumineuse et savante théorie de son art sous ce titre L'art d'accorder son piano qui a mis dans toute son évidence la sûreté de ses principes.

Devenu accordeur des professeurs les plus renommés du Conservatoire, M. Montal conçut le projet d'agrandir encore sa sphère, en se livrant à la facture des pianos.

L'exécution suivit de prés, et ses essais en plusieurs genres ont été remarqués des connaisseurs et lui ont assuré une place honorable parmi les bons facteurs de pianos.

On remarque dans sespianinos un nouveau chevalet qui, par sa disposition, se trouve collé en pleine table, sans diminuer la longueur des cordes; ce qui procure plus de vibration dans la basse de ces petits instruments, qui en est ordinairement la partie faibte.

De plus, M. Montal imaginé des enfourchements en cuivre isolés pour chaque note, et laissant aux marteaux la faculté de s'enlever isolément au lieu d'être tenus douze par douze; comme dans les pianos ordinaires.

Il résulte de ce perfectionnement plus de solidité pour l'instrument et plus de promptitude dans la répétition des notes. M. Montal fait aussi fabriquer dans ses ateliers des pianos droits, des pianos carrés et des pianos à queues.

Les pianos droits sont faits à l'instar de ceux M. Rotter, avec des changements d'amélioration dans la mécanique et dans le tablage. Les pianos carrés offrent un perfectionnement du système d'agrafes en cuivre introduit par Erard.
(1) "Deuxième édition, volume 1. Chez J. Meissonier, éditeur."

La vie de Claude Montal dans "Les artisans illustres", par Édouard Foucaud; sous la dir. de MM. le baron Ch. Dupin et Blanqui aîné, 1841, p. 559-562 (Gallica)



1845

 

'Notice biographique sur Claude Montal, facteur de pianos à Paris',
M. Guadet,
directeur de l'Institution des Jeunes -Aveugles, 15p. Edition :  1845.

Note : Extrait des 'Annales de l'éducation des sourds-muets et des aveugles' Paris Impr. de Fain et Thunot.



1853

"Montal (Claude) est né à la Palisse (Allier),en 1800. Devenu aveugle à l'âge de cinq ans et demi, ses heureuses dispositions décidèrent ses parents à l'envoyer à l'Institution des aveugles de Paris, où il fut admis en 1817. Ses progrès furent tellement rapides, qu'il ne tarda pas à y être nommé répétiteur.

Intimement lié avec un de ses condisciples qui, ayant un goût particulier pour la menuiserie, s'était procuré tous lesoutilsnécessaireset avait acquis dans cet art une adresse peu commune, Montal ne tarda pas à égaler l'habileté de Tourasse, c'était le nom de son ami.

Bientôt ils conçurent le hardi projet de réparer les pianos de l'école; mais avant qu'il leur fut permis d'exécuter un travail aussi sérieux, ils durent s'essayer sur un mauvais piano que leur procurèrent les parents de Tourasse. Les deux amis obtinrent un succès complet et ils furent ensuite chargés de réparer et d'accorder l'orgue de la chapelle, tâche dont ils s'acquittèrent avec bonheur.

Alors Montal, dit M. Dufau (Ouvrage cité, p. 179), conçut le projet de conquérir définitivement pour les aveugles la profession d'accordeur de pianos.Il fit, en conséquence,une étude approfondie de tous les systèmes relatifs à cet art, qu'il transforma radicalement; car, jusque-là, les accordeurs voyants n'avaient guère procédé que par routine, tandis que Montal se servit de ses connaissances musicales et acoustiques pour concilier dans la pratique les différentes théories.

Voulant étendre plus librement au dehors l'application de cet art, qu'il avait pour ainsi dire créé, il quitta l'Institution des aveugles en 1830; par ce fait, toute protection lui était retirée, et l'on ne peut se faire une idée des privations qu'il dut s'imposer, et des obstacles qu'il eut à sur. monter pour arriver à son but. En effet, pouvait-on confier des pianos à un aveugle ?—Cela ne s'était jamais vu !

Enfin, il entra en relation avec des professeurs du Conservatoire (Guadet, Annales de l'éducation des sourds-muets et des aveugles, t.II, page 157.); un d'entre eux, M. Laurent, possédait deux pianos, l'un à queue, l'autre droit, sortis de deux ateliers différents et qu'aucun accordeur n'avait pu maintenir au même ton.

Montal essaya de dompter les cordes rebelles aux lois de l'unisson; il réussit, et M. Laurent, étonné, ravi, présenta Claude Montal aux professeurs du Conservatoire, comme le meilleur accordeur de Paris.

Protégé par Laurent, Zimmerman, Adam, etc., Montal commença à se faire une clientèle qui fut la juste récompense d'efforts inouis. En 1832, il donna un cours public d'accord de pianos, et, en 1836, il publia un traité spécial sur cet objet.

Montal avait conquis la position d'accordeur, il voulut acquérir celle de facteur : quelques bénéfices qu'il avait réalisés en plaçant les pianos d'autrui, lui permirent d'en fabriquer lui-même avec l'aide d'un ouvrier, puis de deux, puis de dix ouvriers, et, en 1842, il prit un brevet d'invention pourdivers perfectionnements introduits dans le mécanisme des pianos.

Le jury de l'exposition des produits de l'industrie nationale accorda à Montal une médaille de bronze, en 1849, et une médaille d'argent, en 1849; enfin, la Société d'encouragement lui décerna, en 1846, une médaille de platine.

Claude Montal  possède et dirige aujourd'hui, à Paris, une fabrique de pianos des plus considérables. Le gouvernement français l'a décoré de l'ordre de la Légion d'Honneur, et le jury de l'exposition universelle de Londres lui a aussi décerné une médaille d'or pour son nouveau système de piano.

(Dans le courant du mois de mars 1833, le Journal des Débats a public les lignes suivantes qui corroborenl ee que nous vt nous de dire du talent de l'aveugle Montal :

Plusieurs journaux annoncent comme certaine l'acquisition par Sa Majesté du piano à queue exposé à Londres par M. Erard. On avait annoncé précédemment que le choix de l'Empereur s'était déjà fixé sur un piano droit de M. Montal, également exposé à Londres.

M. Erard et M. Montal sont les  deux fabricants qui ont le plus contribué a établir à l'exposition universelle la supériorité incontestable de la facture française. L'Empereur a donné une nouvelle preuve de sa haute bienveillance pour les arts et de sa constanie sollicitude pour l'industrie, on récompensant deux maisons célèbres, chacune dans sa spécialité, et qui ont toutes les deux la même origine : l'intelligence et le travail." Les aveugles et les sourds-muets: histoire, instruction, éducation, biographies, Alexandre Rodenbach, 1852, p. 40-41



1856

Montal (CLAUDE) - FACTEUR DE PIANOS, CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.

"CLAUDE Montal est né à La Palisse (Allier), le 28 juillet 1800, d'un honnête artisan. Cet éminent facteur de pianos, qui, quoique atteint d'une cécité complète, a doté son industrie de belles inventions et des plus utiles perfectionnements, n'est pas aveugle de naissance ; c'est vers l'âge de six ans, qu'à la suite d'une longue maladie, il perdit la vue.

Cet affreux malheur, loin d'affaiblir ses facultés, ne fit, au contraire, que développer chez lui les admirables dispositions musicales dont il était doué.

On raconte que Claude Montal voulut alors étudier le violon, et que la position de ses parents ne lui permettant pas d'acheter cet instrument, il en fabriqua un, qui fut assez bien réussi pour lui permettre de jouer quelques airs.

Ce travail, bien étonnant chez un enfant, ne révèle-t-il pas, en vérité, toute la persévérance dont l'homme donnera plus tard des preuves.

En 1811, son père quitte La Palisse et va s'établir dans un petit village, sur la route de Paris à Lyon. Mis en contact avec des ouvriers de divers états, le jeune Montal apprend à travailler le bois, et acquiert bientôt une grande dextérité de main qui lui permet de subvenir à ses besoins.

Plus tard, grâce à la protection de S. A. R. la duchesse d'Angoulême, à laquelle il avait été présenté lors du voyage de cette princesse aux eaux de Vichy, il put entrer, quoiqu'il eût plus que l'âge, à l'Institution royale deë aveugles de Paris.

Là il se fit remarquer par son intelligence dans toutes ses classes, et obtint des prit en continuant avec un égal succès ses études musicales. C'est ainsi qu'il travailla, non-seulement le violon, mais encore la clarinette, le basson, l'orgue, le piano, et donna surtout des preuves de son admirable aptitude pour accorder ce dernier instrument.

Reconnaissant même tout ce qu'il y avait d'imparfait dans la manière de l'accorder, Claude Montal découvrit un nouveau système de partition ; sur cette matière, il a écrit par la suite un excellent ouvrage qui est devenu classique.

Le règlement de l'Institution royale des aveugles de Paris, l'obligea bientôt de quitter cette admirable fondation de Valentin Hatty, où il venait de perdre son ami et condisciple Tourasse, qui promettait de devenir un homme bien remarquable.

Resté seul et sans appui, et aux prises avec les difficultés de la vie, qui ne pouvaient être que plus grandes pour lui, Claude Montal eut le bonheur cependant de trouver la protection de M. le comte de Sainte-Aulaire, qui le recommanda à sa digne femme.

Elle confia à Claude Montal l'entretien de ses pianos, et, par son crédit, elle lui fit obtenir la pension des Quinze-Vingts.

Un professeur distingué du Conservatoire, M. Laurent, qui, lui-même, a rendu de véritables services à la fabrication des pianos, vint aussi à son aide.

Patronné par ce dernier, et par MM. Louis Adam et Zimmermann, qui reconnurent son habileté d'accordeur et lui procurèrent l'accord des pianos d'une partie de leurs élèves, Claude Montal vit toutes les portes s'ouvrir devant lui.

En 1832, il eut l'heureuse idée de faire un cours public de l'art d'accorder les pianos, à l'usage des gens du monde. Ce cours, fait chez le facteur WETZELS, fut très-suivi, et tout en montrant l'excellence de la méthode de l'accordeur aveugle, vint augmenter la clientèle de ce dernier.

Deux ans après, M. Montal publiait son Abrégé de l'art d'accorder soi-même son piano.

Cet ouvrage, qui se vendit très-biens fut transformé plus tard (1836), en un traité complet qui eut un très-grand succès en France et à l'étranger, et fut l'objet de plusieurs rapports favorables de la part d'hommes compétents.

C'est vers cette époque qu'il fit un premier pas vers la facture, en achetant quelques pianos qu'il retouchait et réparait. Peu à peu, il agrandit son atelier, se maria avec une femme selon son cœur (1), et il put fonder sa maison, qui a acquis, depuis, une si grande réputation.

Lorsqu'arriva l'Exposition de 1839, M. Montal venait d'ajouter à la fabrication des pianos droits, celle des pianos carrés et à queue, à la confection desquels il avait apporté le plus grand soin.

Il présenta à cette Exposition plusieurs pianos droits, carrés et un piano à queue, à table renversée.

Mais la concurrence empêcha que M. Montal obtînt aucune récompense.

Un piano droit, en ébène, avait toutefois excité l'attention des connaisseurs, par un orgue expressif que l'intelligent facteur avait habilement introduit dans le vide de la caisse, et qui permettait de toucher simultanément ou séparément le piano et l'orgue. Cet instrument fut acquis par un riche amateur.

M. Montal obtint au concours, en 1843, la fourniture de l'Institution des aveugles, et à l'Exposition de 1844, le jury lui décerna une médaille de bronze ; en 1846, il reçut de l'Académie de l'industrie une médaille d'argent, et, l'année suivante, l'Athénée des arts lui accorda la médaille d'argent, maximum de ses récompenses; une autre médaille d'argent lui fut encore décernée la même année, par la Société libre des Beaux-Arts; enfin, son système de transposition lui valut une médaille de platine de la Société d'encouragement, qui lui accorda également une médaille d'or pour son système de contre-tirage, son perfectionnement dans ses chevalets et ses tables d'harmonie.

L'année d'après (1848), il remporte la médaille d'or à l'Académie de l'industrie.

En 1849, M. Montal présenta à l'Exposition des produits de l'industrie, de magnifiques pianos droits, et un piano à demi-queue, à table renversée, avec de nouveaux mécanismes à double échappement et d'autres perfectionnements importants. Le rapport de M. Pierre Érard, membre du jury, lui valut une médaille d'argent.

Vint l'Exposition universelle de
1851. M. Montal y envoya les plus beaux spécimens de ses produits : quatre magnifiques pianos droits, construits d'après tous ses perfectionnements, et à cette Exposition, où il présentait en même temps, pour la première fois, sa nouvelle pédale d'expression, si appréciée des artistes, il reçoit la prize-medal.

Mais, autre distinction bien plus flatteuse et qui n'était que la juste récompense de tant de travail et de persévérance, la croix de la Légion d'honneur, enfin, lui était décernée à son retour en France par le Président de la République, lors de la distribution des récompenses méritées dans cette Exposition.

En décorant M. Montal de sa main, le prince Louis-Napoléon accompagna de quelques mots heureux et bienveillants, ce haut témoignage accordé au talent de réminent facteur de pianos.

En
1853, il fut nommé fournisseur de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice; et, en 1854, il obtint le titre de fournisseur de la maison impériale du Brésil.

Enfin, en
1855, M. Montal se vit décerner la médaille de première classe, pour cette splendide collection de pianos qu'on a vus figurer à la grande Exposition universelle de cette année.

Ajoutons que le roi de Hanovre, doué d'un remarquable talent musical, et qui avait acheté un des pianos exposés par M. Montal, fit adresser à ce dernier une belle médaille d'or portant son effigie d'un côté, et de l'autre, ces mots très-flatteurs pour l'artiste aveugle :

« A Monsieur Montal, facteur de pianos ; pour ses mérites industriels et artistiques. »

L'Exposition de Londres de 1862 va s'ouvrir et, sans nul doute, ce dernier saura y tenir une place distinguée.

Pendant le cours de sa longue carrière, M. Montal, honoré des plus vives sympathies, a été appelé à faire partie d'un grand nombre de Sociétés savantes et musicales.

Il est membre (depuis 1838) de la Société académique des Enfants d'Apollon, la plus ancienne Société artistique de France ; membre de la Société de patronage et de Secours pour les aveugles, fondée en 1841 ; membre de l'Académie agricole et manufacturière, depuis 1845 ; membre de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, depuis 1847 ; membre du comité de la Société des Inventeurs, fondée par M. le baron Taylor, en 1852; membre et l'un des fondateurs de la Société des facteurs de pianos de Paris, créée en 1853.

La vie de M. Montal, si digne d'admiration, a fourni le sujet d'un ouvrage très-intéressant, auquel ont attaché leur nom des personnages importants qui avaient pu suivre pas à pas cet industriel aveugle et assister à tous ses triomphes.

C'est ainsi que MM. Michel Moring, sous-chef de bureau au conseil d'État; Dufau, ancien directeur de l'Institution des Jeunes aveugles; Bienaimé, professeur d'harmonie au Conservatoire, et Tahan, habile ébéniste, se sont plu à écrire dans ce livre l'introduction, la biographie et deux notices sur la fabrication, l'ébénisterie et la décoration des pianos de M. Montal.

A ces divers documents, viennent s'adjoindre une foule d'autographes signés des plus grands noms d'artistes qui ont rendu hommage au mérite de M. Montal.

Nous avons emprunté à cet ouvrage la plus grande partie des détails nécessaires à la rédaction de cet article, que nous croyons ne pouvoir mieux terminer qu'en reproduisant les dernières lignes par lesquelles M. Dufau clôt sa notice sur cet habile facteur de pianos ; elles peignent complétement l'homme :

« Nous avons fait connaître en M. Montal l'artiste, l'industriel, dont les succès font tant d'honneur à l'Institution sans laquelle il serait peut-être resté obscur toute sa vie.

Il manquerait quelque chose à cette notice si, en la terminant, nous ne parlions de l'homme et des estimables qualités qui le distinguent: droit, sincère, dévoué à tous ses devoirs, fidèle à ses amitiés, loyal dans ses relations, tel s'est constamment montré M. Montal.

Nous sommes heureux de pouvoir compléter par ces traits l'esquisse de la carrière d'un homme qu'il nous a été donné, par position, de suivre pas à pas depuis son début jusqu'à la situation brillante où l'a fait parvenir un mérite réel, soutenu par de persévérants efforts ! »


(1) De cette union, ont survécu deux filles qui sont devenues d'excellentes pianistes.

Galerie historique et critique du XIXe siècle, par Henri Lauzac, Volume 3, 1856, p. 609-616 (Gallica)

Archives biographiques et nécrologiques : revue mensuelle, 1858, Elwart, Professeur au Conservatoire Impérial de Musique, p. 121-128 (Gallica)

Autre biographies de Montal dans 'Des aveugles: Considérations sur leur état physique, moral et intellectuel', 1850, P. A. Dufau, p. 178

et  'Les aveugles et les sourds-muets: histoire, instruction, éducation, biographie', 1855, p. 93s



1857

"Le 28 juillet 1800 naissait à La Palisse, petite ville du Bourbonnais, un enfant qui souriait comme tous à la lumière, et qui ouvrait aux clartés du ciel des yeux que la maladie devait bientôt fermer pour toujours.

A cinq ans Claude Montal devenait aveugle : cette heure de joie et de rayonnement pour l'insoucieuse enfance, commençait pour lui la nuit éternelle, c'est-à-dire une carrière de résignation, de maux et de souffrances.

Un de ses petits camarades de classe, son camarade et son cousin, lui avait appris l'alphabet et les chiffres, au moyen de cartes piquetées à l'épingle et figurant ces signaux de la pensée.

A sept ans, il aidait déjà son père, vieux soldat deveuu bourrelier, et conditionnait à merveille une foule de petits jouets achetés par les clients de la maison paternelle.

Mais tout cela bien qu'assurément curieux et remarqué des gens du pays ou des passagers, n'offrait nulle garantie pour l'avenir. La mère du jeune Montal, inquiète et prévoyante comme le sont surtout les mères de ces enfants déshérités, se demandait parfois avec terreur ce que deviendrait son fils, qu'un accident pouvait tout-à-cout rendre orphelin, c'est-à-dire sans ressources et réduit au plus terrible abandon.

Les voyageurs qui passaient à Droiturier et dont peu poursuivaient leur route sans avoir vu le petit phénomène, avaient bien parlé plusieurs fois des Quinze-vingts, et fait naître chez ses parents l'espoir d'obtenir son admission dans cette école.

L'arrivée des Alliés en 1815 détruisit en un instant le commerce et les économies du pauvre artisan; les démarches d'où dépendait la position, l'avenir de son enfant, furent forcément interrompues. Cependant l'année suivante le jeune Montal obtenait enfin son admission à l'Institution, des Aveugles.

Ses débuts dans cette école célèbre furent des plus brillants. En moins de deux ans il devenait bon musicien, versé dans l'histoire et dans les sciences ; au bout de la troisième année, il obtenait les prix d'excellence et de bonne conduite, et la Répétition des élèves, parmi lesquels il était encore le dernier arrivé.

La Direction se l'adjoignit alors pour régler le professorat et l'organisation des études, telle qu'elle est encore, aujourd'hui. A partir de ce moment, on le voit constamment poursuivre une idée fixe, que plus tard il complétera d'une façon plus large, plus libre et plus indépendante.

Ses études, ses méditations, ses lectures, les patientes lectures d'un aveugle, sont principalement dirigées vers l'art musical.

Il apprend le violon, le piano, le hautbois, devient maître et fait de bons élèves. L'accord et déjà même la fabrication des instruments de musique le préoccupent : il monte, démonte et remonte constamment des pianos, ce qui ne fait que développer en lui le germe d'idées nouvelles et l'instinct des perfectionnements.

Il avait eu l'occasion de se convaincre plus d'une fois que les accordeurs voyants ne procédaient que par routine, que peu d'entre eux étaient capables de raisonner la théorie de leur art.

Il comprit qu'il y avait une meilleure route à suivre, et il résolut de faire servir les connaissances qu'il avait en acoustique et en musique à l'étude méthodique du tempérament, ou système de tolérance dans l'accord des instruments à sons fixes.

Il se mit donc consulter les ouvrages qu'il pût se procurer sur la matière ; il appliqua toutes les théories et chercha à les concilier dans la pratique en imaginant une manière nouvelle de faire la partition.

C'était là, pour Claude Montal, qui cherchait à sortir de l'Institution, une idée neuve et un moyen d'existence. Presque au seuil de cette nouvelle phase laborieuse et pénible, une bienveillante protection s'étendit sur le jeune Montal.

Mme de Saint-Aulaire, unie à l'ancien administrateur de la maison des Aveugles, confia immédiatement l'entretien de ses pianos au jeune accordeur et lui procura, dans ses nombreuses connaissances, une première clientèle.

Bientôt un cours public d'accord du piano, professé et suivi en 1832, des résultats pratiques couronnés d'un brillant succès, le mirent en rapport avec les principaux artistes de la capitale.

Les gens du monde et les facteurs en renom lui confièrent le soin de leurs instruments, et il sortit enfin de l'ornière où l'avaient d'abord jeté l'incrédulité des uns, la défiance des autres, et la jalousie du plus grand nombre.

Peu après, à l'Exposition de 1834, on remarqua une petite brochure intitulée : Abrégé, de l'art d'accorder soi-mcme son piano, qui se vendait dans le Palais de l'Industrie, sur les pianos des facteurs.

Elle était, disait-on, d'un aveugle, ce qui fit sensation : l'auteur, en effet, n'était autre que M. Montal.

Deux ans après, il complétait ce remarquable travail par un Traité complet de l'accord du piano, depuis édité maintes fois et traduit en plusieurs langues.

Enfin, car nous arrivons à la principale période de cette utile existence, M. Montal crut pouvoir monter un établissement, modeste et restreint sans doute, mais qui peu à peu devait s'accroître et prospérer.

En 1836, il s'adjoignit un ouvrier et fonda sa fabrique de pianos dans un petit appartement de la rue Poupée, qu'il quitta en 1850 pour les beaux magasins du boulevard Montmartre.

Dans cet intervalle est renfermée presque toute sa vie industrielle ; entre ces deux dates se placent toutes les récompenses decernées à sa fabrication par les Jurys, les sociétés savantes et les Corps Académiques.

Ainsi pour ne relever que les dates, qui toutes ont leur importance, nous trouvons en 1844 une médaille de bronze à l'Exposition de l'lndustrie ; eu 1846, une médaille d'honneur (argent) à l'Académie de l'Industrie ; en 1847, deux médailles d'argent, maximum de l'Athénée des Arts et de la Société libre des Beaux-Arts; la médaille de platine et la médaille d'or de la société d'Encouragement ; en 1848, la médaille d'or de l'Académie de l'Industrie ; en 1849, une médaille d'argent à l'Exposition des Produits ; en 1851, à Londres, le Prize-medal; la décoration de l'ordre de la Légion d'Honneur, dans le cour de la même année ; et enfin une médaille de 1re classe a l'Exposition Universelle de 1855.

Il faut joindre à ses distinctions suffisamment éloquentes le titre de facteur de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, et celui de fournisseur de la maison impériale du Brésil.

Pour qui voudrait rechercher la cause de ces succès, la tâche est facile.

Cette cause est d'abord dans les travaux de M. Montal, et tels ont été a cet égard les témoignages des juges les plus compétents, c'est-à-dire les plus désintéressés, que sa maison s'est étendue peu à peu comme d'elle-même, poussée par la seule valeur et la seule garantie de ses produits.

En terminant nous éprouvons le besoin de dire aussi haut que possible toutes la sympathie que nous inspire cette nature, si courageuse et si puissante, dont la confiance et l'énergie ont surmonté tant d'obstacles placés sur sa route.

Privé de l'élément de réussite et de succès le plus nécessaire à l'homme, M. Montal est sorti d'un cercle étroit pour conquérir un rang élevé parmi les grands noms de l'art et de l'industrie.

Mais ce que nous voyons encore dans cette carrière si féconde et si bien remplie, c'est le service rendu à la société qui retrouve ainsi le concours de membres précieux et d'intelligences supérieures, jusqu'ici condamnées à l'isolement et à l'inactivité ; la ressource offerte à toute la classe des aveugles; la carrière nouvelle qui leur ouvre à tout jamais le domaine de la musique et les voies de l'industrie."  Annuaire musical, 1857, p. 190-196 (Gallica)



1858

M. CLAUDE MONTAL,

FACTEUR DE PIANOS, CHEVALIER DE LA LÉGION-D'HONNEUR.

"On ne saurait trop admirer la Providence qui, par une sage prévoyance, semble doubler les lumières intellectuelles de ceux qui sont privés de la vue matérielle.

M. Claude Montal est une preuve vivante de ce que peuvent la volonté, l'intelligence et l'esprit de conduite. Aveugle presqu'en naissant, cet éminent facteur de pianos a su se placer à côté des Erard, des Pleyel, des Blanchet, et la price-medal qu'il a obtenue, à l'Exposition universelle de Londres, a précédé de quelques mois la croix d'honneur qui lui fut décernée à Paris, par le Prince-Président.

Cette croix a mis un sceau glorieux à son existence de recherches, de découvertes et de perfectionnements de tous genres qu'il a acomplis avec autant de talent que de bonheur.

Né à la Palisse (Allier), M. Claude Montal était le fils d'un honnête artisan. Une grave maladie lui fit perdre la vue à l'âge de six ans. On le mit à l'école, où son intelligence lui fit dépasser bientôt ses condisciples clairvoyants. On connaît la passion innée des aveugles pour l'art musical. — Claude Montal voulut travailler le violon.

La position de ses parents ne leur permettant pas de faire l'achat de cet instrument, l'enfant s'ingéra d'en construire un; et, tout inférieur qu'il était, le violon du petit aveugle fut assez bien fait pour qu'il pût jouer quelques airs.

Grâce a la protection toute maternelle de S. A. R. Madame la duchesse d'Angoulème , à laquelle Claude Montal avait été présenté lors du voyage de cette princesse aux eaux de Vichy, le fils du sellier de la Palisse fut admis à l'Institution royale des aveugles de Paris. Bientôt il y travailla non seulement le violon, mais aussi la clarinette, le basson et surtout l'orgue et le piano.

Reconnaissant tout ce qu'il y avait d'imparfait dans la manière d'accorder le piano, Claude Montal découvrit un nouveau système de partition; plus tard, il écrivit un excellent traité sur cette matière importante. Son ouvrage est devenu classique.

Le réglement de l'admirable fondation de Valentin Haüy, cet autre abbé de l'Epée des aveugles, ne permettant pas à Claude Montal de s'éterniser dans l'heureux asile qui lui avait donné, avec le pain de chaque jour, l'instruction, ce pain de ïdrne, il dut donc quitter ce séjour hospitalier; d'ailleurs, il venait de perdre son ami et condisciple Tourasse, génie fortement trempé, qu'une mort prématurée avait enlevé, et il sortit de l'Institution l'âme désolée.

Les clairvoyants ont beaucoup de préjugés contre les aveugles ; Claude Montal en éprouva les effets dès sa sortie de l'Institution. — Cependant, il eut le bonheur de rencontrer M. le comte de Saint-Aulaire qui le recommanda à sa digne femme; cette grande et noble dame lui confia l'accord de ses pianos.

Plus tard, un professeur distingué du Conservatoire, M. Laurent, qui, lui-même, a rendu de véritables services à la fabrication des pianos, reconnut le talent hors ligne d'accordeur de Claude Montal, et le patrona.

A partir de cette époque, la vie matérielle de Claude Montal fut assurée ; mais son esprit inventif rêvait une position plus élevée; ce fut à force de réflexions, d'études patientes et de tentatives toujours heureuses, qu'il parvint à faire construire, d'après ses indications, quelques petits pianos droits.

Pour se populariser, Claude Montal fit un cours public de l'art d'accorder les pianos à l'usage des gens du monde, et son éloquent biographe, M. Dufau, à qui nous devons les principaux détails de cette notice, assure que ce cours augmenta de beaucoup sa clientèle. C'était chez le facteur Wetzels que les séances de l'Homère du piano avaient lieu.

En 1836, Claude Montal se maria avec une femme selon son cœur. Deux filles, qui toutes les deux ont acquis un beau talent de pianistes, survécurent seules à leurs ainés.

Claude Montal, qui avait agrandi son atelier de fabrication, expédia, en 1839, un piano droit en ébène qu'il vendit à M. Faure, l'heureux propriétaire du château de Grignan. Un piano à queue renversée et quelques pianos droits, tel fut le bagage du nouvel exposant.

Mais la concurrence veillait, et Claude Montal n'obtint aucune récompense! Heureusement pour lui qu'il avait introduit un orgue expressif dans le piano en ébèif qui orne la chambre de la célèbre Sévigné, ce qui permettait de toucher simultanément ou séparément et le piano et l'orgue. M. Claude Montal ne se découragea pas.

En 1843, il obtint, au concours, la fourniture de l'Institution des aveugles; et, à l'Exposition de 1844, il exposa des pianos de tous les formats. Cette fois, il reçut une médaille de bronze du jury, moins partial que celui de 1839.

En 1846, il lui décerna une médaille d'argent; en 1847, l'Athénée des Arts lui accorda la médaille d'argent, maximum de ses récompenses, et une autre médaille d'argent lui fut décernée, la même année par la Société libre des Beaux-Arts.

Enfin, la Société d'encouragement lui accorda une médaille de platine pour son système de transposition et une autre médaille en or pour son système de contre-tirage, son perfectionnement dans ses chevalets et ses tables d'harmonie.

En 1849, le rapport de M. Pierre Erard, de noble mémoire, lui valut une médaille d'argent.

En 1851, il produisit, à l'Exposition universelle de Londres, sa pédale d'expression, et présenta quatre magnifiques pianos. Il obtint la price-medal, et, de retour à Paris, le Prince-Président lui décernait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la croix de la Légion-d'Honneur.

En 1853, M. Montal fut nommé fournisseur de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice des Français.

En 1854, il obtint également le titre honorable de fournisseur de la cour du Brésil.

Désormais, Claude Montal pourra dire avec orgueil qu'un fiat lux glorieux illumine tous les produits qui sortent de ses splendides magasins du boulevart Montmartre. Le roi de Hanovre, qui avait fait acheter un des beaux pianos que Claude Montal avait exposés à Paris, en 1855, lui fit adresser une belle médaille d'or portant son effigie d'un côté, et, de l'autre, ces mots très flatteurs pour l'artiste aveugle

« A Montal, facteur de pianos ; pour ses mérites industriels et artistiques. »

Esprit cultivé, pianiste habile, musicien consommé, Claude Montal est, depuis 1838, membre de la Société académique des Enfants d'Apollon; membre de la Société de patronage et de secours pour les aveugles, fondée en 1841 ; membre de l'Académie agricole et manufacturière, depuis 1845 ; membre de la Société d'encouragement pour l'Industrie nationale, depuis 1847 ; membre du comité de la Société des Inventeurs, fondée par M. le baron Taylor, en 1852 ; membre et l'un des fondateurs de la Société des facteurs de pianos de Paris, créée en 1853.

Quoique d'un esprit grave, Claude Montal est d'un commerce fort agréable. Il sait beaucoup et cache son savoir sous les voiles d'une modestie pleine de naïveté. Ami des artistes auxquels il est toujours prêt à rendre des services de toute sorte, Claude Montal est l'honneur de sa profession, et sa maison, embellie par une charmante famille, est le rendez-vous de la société la mieux choisie.

Un livre très intéressant a été publié sur Claude Montai. MM. Michel Moring, sous chef de bureau au conseil d'Etat, Dufau, ancien directeur de l'Institution des jeunes aveugles, Bienaimé, professeur d'harmonie au Conservatoire, et Tahan, le Boule moderne, se sont plu à en faire l'introduction, la biographie et deux notices.

Ces quatre documents sont suivis d'une foule d'autographes signés des plus grands noms d'artistes qui rendent hommage au mérite de Claude Montal.

C'est après une exposition particulière, qu'il a faite de ses instruments hors ligne, que ces épanchements de l'amitié et de l'admiration ont été écrits ; le livre en question les reproduit en facsimile.

Enfin, ce beau livre, si plein d'intérêt, si nouveau dans sa forme, est terminé par douze planches gravées d'après la photographie de douze pianos sortis des ateliers de Claude Montal.

Chaque instrument est précédé d'une courte notice expliquant, outre ses qualités sonores, les différents systèmes que l'auteur a suivis dans la facture qui lui est particulière.

Nous sommes heureux d'avoir apporté notre pierre modeste au monument élevé à la glorification de l'homme éminent dont nous avons l'honneur d'être l'ami, tout en restant l'un de ses plus sincères admirateurs.

A. ELWART, Professeur au Conservatoire impérial de Musique." Archives biographiques et nécrologiques : revue mensuelle, 1858, p. 121-128 (Gallica)



1859

"MONTAL, industriel français. Frappé de cécité à l'âge de cinq ans et demi, il entra à l'institution des Aveugles où il professa bientôt les sciences mathématiques, tout en faisant preuve d'une grande adresse dans les travaux manuels.

Il étudia le mécanisme et la combinaison des pianos et put à sa sortie de l'école ouvrir un cours public, à l'usage des gens du monde, sur l'art d'accorder les pianos.

Bientôt après, il fonda un établissement pour la construction de ce genre d'instruments. M. Montal, dont l'habileté emprunte à sa position exceptionnelle quelque chose de merveilleux, a reçu toutes les récompenses que les jurys peuvent décerner."  L'Ami des sciences, 1859, p. 181 (Gallica)



1865

NÉCROLOGIE

"M. Claude Montal, né à la Palisse (Allier) le 28 juillet 1800, musicien et facteur de pianos, est mort à Paris, le 7 mars. Il était aveugle depuis l'âge de cinq ans." Le Guide Musical, 1865

"Une pieuse et touchante cérémonie réunis sait jeudi dernier, l'institution impériale des Jeunes-Aveugles les amis d'un homme qui, bien qu'aveugle, laissera un nom durable dans l'industrie française, du facteur de pianos Moutat [Montal?], enlevé avant l'âge à sa famille désolêe.

Cette famille avait voulu que l'éminent facteur réçût les dernières bénédictions religieuses dans l'établissement qui fut, pour ainsi dire son berceau et dont il est la gloire.

Deux discours ont été prononcés sur la tombe du célèbre aveugle par M.Dufau, ancien directeur de l'institution impériale, et M. Gundet, chef actuel de l'énseîgnement dans la même institution." Le Petit Journal, 12/03/1865, p. 2 (Gallica)

"Montal, professeur à l'institution des jeunes aveugles et, en même temps, facteur de pianos; mort le 7 mars à l'âge de 65 ans." La musique en 1865, p. 248



1881

"Dans une petite brochure, intitulée : De l'accord des pianos par les aveugles, M. Guadet a esquissé la carrière d'accordeur de l'aveugle Montal ; il l'a montré aux prises avec les difficultés que rencontrent presque tous les accordeurs aveugles lorsqu'ils cherchent à s'établir dans une ville ou dans un pays qui n'a point encore été exploré par un enfant d'Haùy. Je vais reproduire ici tout un passage de cet intéressant opuscule qui complétera et confirmera ce que j'ai dit de la classe d'accord de l'institution de Paris.

« (De l'accord des pianos par les aceugles, par J. Guadet, chef de l'enseignement à l'institution des jeunes aveugles. — Paris. 1859) L'accord des pianos fut longtemps en France une pratique routinière laissée à des ouvriers plus ou moins exercés, mais étrangers à toute théorie raisonnée. Le premier qui appliqua les procédés de la science et de l'art à l'accord des pianos fut un aveugle, ce fut Claude Montal. Il prit possession pour ainsi dire de cette industrie et en décrivit les procédés : il fut accordeur habile, et il consigna son expérience dans un livre qui est devenu règle en cette matière. Il est donc juste que ses compagnons d'infortune soient les premiers dans la voie qu'il a, sinon ouverte, du moins considérablement élargie.

» Dès 1821 ou 1822 un autre aveugle, sorti de l'institution de Paris, M. Dupuis avait compris que l'accord des pianos n'était pas inaccessible pour lui; il s'était livré à la pratique de cet art, et aujourd'hui il est, depuis plus de trente ans, l'accordeur le plus recherché de la ville d'Orléans ; mais c'est là un fait isolé, et c'est bien réellement dans l'institution de Paris, c'est par Montai, quel'art de l'accordeur est devenu, en France, une industrie sérieuse pour les aveugles.

» Montal fut élevé à l'institution de Paris. Il y fît de bonnes études ; il y devint musicien, médiocre exécutant mais théoricien profond. Dans l'école même, il étudia sérieusement l'accord des pianos, car il pensait déjà qu'il pourrait un jour se faire de cette industrie un moyen d'existence, s'il venait à quitter l'établissement. Voici comment ily futamené :

» Les pianos de la maison étaient entretenus par un accordeur voyant; mais cet entretien laissait à désirer, et les instruments restaient souvent dérangés plusieurs jours de suite. Montal et un de ses camarades essayèrent d'accorder eux-mêmes ceux dont ils se servaient; l'accordeur se plaignit, et il fut interdit aux deux élèves, par le directeur de cette époque, de toucher aux pianos.

Alors, le camarade de Montal se fît donner par ses parents un vieil instrument en très mauvais état, et il obtint que cet instrument fût placé dans l'antichambre même de l'appartement du directeur. Les deux amis démontèrent le piano, y firent les réparations nécessaires, et le remontèrent ensuite, tout cela afin que le directeur eût l'occasion de les voir à l'oeuvre, et de comprendre que des aveugles peuvent accorder un piano. L'expérience fut décisive.

» Montal, devint professeur à l'institution de Paris ; il avait été à même de se convaincre plus d'une fois que les accordeurs voyants ne procédaient guère que par routine, que peu d'entre eux étaient capables de raisonner la théorie de leur art.

Il comprit qu'il y avait une meilleure route à suivre, et il résolut de faire servir les connaissances qu'il avait en acoustique et en musique à l'étude méthodique du tempérament, ou système de tolérance dans l'accord des instruments à sons fixes.

Il se mit donc à consulter les ouvrages qu'il put se procurer sur la matière. Il appliqua toutes les théories et chercha à les concilier dans la pratique, en imaginant une manière nouvelle défaire la partition, manière qui le mit à même d'accorder un piano plus facilement qu'avec les théories connues. »

Comme Montal avait foi en son art, il quitta l'institution, et chercha à prouver que l'aveugle pouvait, aussi bien et même mieux que qui que ce soit, accorder un piano, mais la chose était nouvelle, et le hardi novateur eut à surmonter bien des obstacles, à vaincre bien des préjugés.

« (Extrait du même ouvrage.) Cependant, il parvint à se mettre en rapport avec quelques professeurs du Conservatoire, et entre autres avec M. Laurent. Celui-ci avait chez lui deux pianos, l'un à queue et l'autre droit, sortis de deux ateliers différents. Personne encore n'avait pu maintenir au même ton ces deux pianos.

M. Laurent demanda à Montal s'il croyait pouvoir le faire. Celui-ci offrit d'essayer ; il examina les instruments, reconnut les particularités de leur construction qui agissaient dans chacun d'une manière différente, comprit ce qu'il y avait à faire pour réussir, et réussit : ce qui étonna tellement M. Laurent, que le lendemain il présenta Montal aux professeurs du conservatoire comme le meilleur accordeur de Paris.

Il le recommanda particulièrement à Zimmerman et à Adam, qui l'accueillirent parfaitement, lui procurèrent l'accord des pianos d'une partie de leurs élèves, et l'autorisèrent de s'appuyer de leurs suffrages ; cela lui fut du plus grand avantage dans le monde, et l'aida puissamment à vaincre le préjugé qu'il rencontrait toutes les fois qu'il se présentait dans une maison nouvelle. Je dis maison nouvelle, car ce préjugé tombait bien vite dès qu'on avait vu l'accordeur à l'oeuvre.

» En 1832, Montal eut la pensée de faire un cours public d'accord du piano à l'usage des gens du monde. Ce cours fut très suivi, et montra aux connnaisseurs combien la méthode de l'accordeur aveugle était rationnelle et plus simple que toutes celles qu'on avait appliquées jusque là. La clientèle de Montal s'en accrut considérablement.

» L'exposition des produits de l'Industrie en 1834 acheva démettre Montal hors de pair parmi les accordeurs. La plupart des facteurs voulurent que leurs pianos fussent accordés par lui. Il profita de cette circonstance pour faire imprimer une petite brochure intitulée: Abrégé de l'art d'accorder soi-même son piano. Cette brochure, qui se vendait à l'exposition même, sur les pianos des facteurs, fit sensation ; on en parla dans le monde artistique, et une moitié de l'édition fut enlevée en moins de huit jours.

» Montal faisait déjà un petit commerce de pianos, il achetait des instruments etles réparait, soit parlui-même, soit par un ouvrier ; il eut un second ouvrier Tannée suivante, et alors commença réellement la fabrique de pianos à la tète de laquelle il est aujourd'hui.

» Toutefois son établissement était encore bien modeste ; il avait pour siège une mansarde de la rue Poupée, au quatrième étage. Montal faisait là des petits pianos droits dans le genre de ceux que Pleyel avait importés d'Angleterre, et qui avaient alorsbeaucoup de vogue. Ces pianos confectionnés avec soin et intelligence, se plaçaient aisément à l'aide des accords que le facteur était loin de négliger.

» En 1836 Montal publia un traité complet de l'accord du piano, ouvrage suivi aujourd'hui non seulement en France, mais partout où s'exerce l'art de l'accordeur. »

La maison Montal fut une des plus importantes de Paris, elle eut la fourniture du roi de Hanovre, de l'Empereur et de l'Impératrice des Français, et de la Maison impériale du Brésil, et son chef, après avoir obtenull médailles (de 1845 à 1856) aux différentes expositions françaises ou étrangères, fut décoré de la Légion d'honneur pour les progrès qu'il avait fait faire à la construction des pianos. (Montal mourut en 1866.)" Les aveugles utiles, Maurice de La Sizeranne, 1881, p. 3-6 (Gallica)

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pianos français 1830 - 1839


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