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GAUDONNET Pierre
de Paris (°1849)

1855

le Piano à Sons Prolongés

Brevet de 1855 : "Rapport fait par M. Lissajous, au nom des comités des arts mécaniques et des arts économiques, sur le Piano à Sons Prolongés de M. Gaudonnet.

Messieurs, M. Gaudonnet, facteur de pianos, rue Dauphine, 26, a soumis a votre jugement un piano dans lequel une pédale particulière permet de maintenir levés, à la volonté de l'exécutant, les étouffoirs qui correspondent a certaines notes.

Ce mécanisme a pour objet de fournir au pianiste des ressources nouvelles, car il permet de tenir certaines notes importantes du chant ou de la basse d'un morceau tandis que les mains restent libres d'agir sur d'autres notes et sur d'autres parties du clavier.

Vos comités des arts mécaniques et économiques ont examiné avec grand intérêt le piano de M. Gaudonnet, et m'ont chargé de vous rendre compte de leur appréciation.

L'idée qui a conduit M. Gaudonnet à l'invention de son mécanisme n'est pas nouvelle; M. Boisselot a présenté à l'Exposition de 1844 le premier piano à sons soutenus; M. Montal s'est également occupé de résoudre le même problème, mais la solution présentée par M. Gaudonnet diffère entièrement de celle de ses prédécesseurs, et, s'il nous fallait chercher dans la facture des instruments à clavier un mécanisme analogue, nous le trouverions plutôt dans les genouillères que M. Alexandre a adaptées à ses orgues mélodium pour y produire à volonté le prolongement de certains sons.

Le mécanisme de M. Gaudonnet n'est pas de nature à être compris sans le secours d'une figure; aussi nous nous bornerons ici à en indiquer le principe et à en décrire les effets.

Il n'est personne, aujourd'hui, qui ignore que dans le piano le son est produit par le choc d'un système de marteaux sur une série de cordes tendues.

Chaque touche du clavier, en s'abaissant, pousse un de ces marteaux contre un groupe de cordes dont le nombre ne dépasse pas quatre, et peut quelquefois être réduit à une seule.

Au moment du choc du marteau, la corde est libre, et sa vibration se prolonge pendant un temps plus ou moins long après le choc lorsqu'on maintient la touche abaissée; mais, dès qu'on abandonne la touche a elle-même, une pièce garnie de molleton ou de toute autre substance propre à amortir les vibrations se rapproche de la corde, s'appuie contre elle et étouffe le son.

Cette corrélation, qui existe entre le mouvement de la touche et celui de l'étouffoir, permet de donner à l'exécution cette netteté qui est une des qualités du piano; malheureusement cette netteté n'exclut pas une certaine sécheresse.

C'est pour éviter cet inconvénienl que l'on a ajouté, dès le début, au piano une pédale qui soulève à la fois tous les étouffoirs. L'emploi de cette pédale constitue même une des ressources les plus importantes du piano. Néanmoins, à côté des avantages que cette pédale présente, se trouvent de graves inconvénients.

En effet, l'exécutant éprouve fréquemment le besoin de prolonger certaines notes qui servent de base à la mélodie et à l'harmonie, et d'éteindre, au contraire, d'autres sons que l'oreille ne peut accepter que comme notes de passage; malheureusement la grande pédale ne permet pas de faire cette distinction, et tous les sons produits pendant qu'elle reste abaissée sont nécessairement maintenus; aussi arrive-t-il fréquemment qu'entre les mains des artistes même les plus habiles la force est rarement inséparable d'une certaine confusion.

La pédale de M. Gaudonnet obvie à cet inconvénient, il suffit de la presser pendant un instant au moment où l'on frappe une ou plusieurs touches pour que les étouffoirs correspondants restent levés, ce qui permet au son des notes attaquées de se prolonger pendant toute la durée de la vibration des cordes. Si on veut faire cesser cet effet, il suffit de presser de nouveau la pédale pour rendre aux étouffoirs leur liberté.

Le mécanisme que la pédale met en jeu produit deux effets successifs: il décroche tous les étouffoirs qui sont en prise par suite de l'emploi antérieur de la pédale; il accroche ensuite tous ceux dont les touches sont présentement abaissées.

Ces deux fonctions du mécanisme s'exécutant successivement et à des degrés différents d'enfoncement de la pédale, le pied sent parfaitement les résistances qui correspondent à ces deux périodes, et un exercice de quelques minutes suffit pour apprendre à faire fonctionner à volonté la première partie du mécanisme seulement, ou le mécanisme tout entier.

Dans le premier cas, on fait cesser le prolongement par toutes les notes qui étaient en prise; dans le second cas, après avoir mis en liberté certains étouffoirs, on en accroche immédiatement d'autres correspondants aux notes dont on veut soutenir le son.

Le mécanisme de M. Gaudonnet a l'avantage de laisser aux pieds de l'exécutant toute liberté, une fois les étouffoirs accrochés. On peut donc, pendant que le son se prolonge, exécuter, sur ces notes tenues, un dessin musical qui se développe dans les autres parties du clavier, et cela en conservant la faculté d'en nuancer les détails par l'emploi simultané ou successif des autres pédales.

On peut, à l'aide de cette pédale, soutenir toutes les notes d'un accord ou seulement quelques-unes; en effet, les étouffoirs ne sont accrochés qu'après qu'on a mis le pied sur la pédale : on peut donc frapper l'accord tout entier d'abord, puis maintenir le doigt sur les touches dont on veut conserver le son, en abandonnant toutes les autres; si on presse alors la pédale, le son se maintient seulement pour les touches que l'on n'a pas abandonnées.

Tant que le pied presse sur la pédale, les étouffoirs des notes frappées s'accrochent; on peut donc prolonger le son de toute une série de notes frappées successivement.

Au premier abord, il semble que le même effet puisse être produit simplement par l'emploi de la grande pédale qui lève tous les étouffoirs à la fois; il n'en est rien.

En effet, le soulèvement simultané de tous les étouffoirs permet à toutes les cordes du piano de vibrer, soit par percussion, soit par communication; par suite, tous les harmoniques de chaque note attaquée se feront entendre : on aura donc, de cette manière, déterminé tout à la fois la prolongation des notes que l'on a frappées, mais aussi la production d'une foule de sons étrangers à l'harmonie que l'on veut produire.

Au contraire, avec l'autre pédale, on maintiendra seulement les sons qui ont été attaqués; de là une différence d'effet peu sensible peut-être pour des oreilles faciles à contenter, mais certainement appréciable pour des oreilles délicates et exercées.

Nous ne doutons pas qu'entre les mains d'un artiste habile cette pédale ne soit la source d'un certain nombre d'effets heureux et tout à fait nouveaux.

Le mécanisme de M. Gaudonnet a passé par bien des phases depuis la première présentation faite par ce facteur. La forme compliquée et coûteuse sous laquelle il avait d'abord été exécuté n'a pas empêche ce facteur d'obtenir à l'Exposition universelle la médaille de 2° classe; depuis, il a apporté à son mécanisme d'importantes simplifications : vos comités ont suivi avec intérêt la série des transformations qui l'ont amené à un degré de simplicité remarquable que l'auteur espère dépasser encore.

Nous avons apprécié principalement la facilité avec laquelle l'appareil tout entier fonctionne. Pourvu que, pendant un temps très-court, il y ait pression du doigt sur la touche et du pied sur la pédale, l'effet se produit sans aucune difficulté.

Il suffit donc de rhythmer les mouvements du pied avec ceux des doigts, et, si par hasard le pied arrive un peu avant ou un peu après l'attaque du doigt, l'effet n'en est pas moins produit. C'est là un avantage particulier au mécanisme que nous décrivons, et cet avantage devient précieux, surtout dans les mouvements un peu rapides.

En résumé, le piano de M. Gaudonnet nous a paru renfermer une solution nouvelle et heureuse d'un problème de mécanique que d'autres facteurs avaient abordé avant lui ; son mécanisme, ingénieusement combiné, fonctionne avec facilité et précision.

Vos comités ont donc l'honneur de vous proposer de remercier M. Gaudonnet de son intéressante communication et d'insérer le présent rapport au Bulletin, avec le dessin du mécanisme et la légende explicative.
Signé J. Lissajous, rapporteur." Bulletin de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, Volume 56, 1857, p. 203-207

Pour voir le brevet original
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INPI
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Pour les références voyez la page
Pianos français 1840 - 1849


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