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DIDION
à Nantes
Successeur de
LÉTÉ (°1847)

1880

LA FABRICATION DE PIANOS A NANTES.

"IL fallait en croire certaines personnes, l'art et le goût seraient l'apanage exclusif de Paris.

Sans vouloir discuter une pareille assertion, nous dirons simplement que si elle était vraie, elle constituerait un fait absolument déplorable tant au point de vue économique qu'au point de vue de l'art lui-mème.

Ce serait un grand préjugé que de croire qu'on ne peut fabriquer de bons pianos qu'à Paris.

Aujourd'hui que le goût de la musique se répand de plus en plus, le piano est devenu plus qu'un luxe : un véritable besoin. Il est le complément obligé de tout salon convenablement meublé. Il est l'instrument indispensable de l'artiste et de la famille.

Pourquoi? Parce que, bien mieux que les instruments plus sonores à notes prolongées et expressives, comme le violon par exemple, le piano est l'interprète de l'idée du compositeur après avoir été son auxiliaire le plus utile. C'est sur le piano, orchestre complet, que le compositeur a trouvé, non-seulement ses mélodies, mais ses effets d'orchestration et d'ensemble.

Depuis la lyre d'Orphée, le psaltérion, la citole, le clavicylhérium, le manicorde, l'épinette, le clavecin nous amènent au piano qui a pris, lui-même, tour à tour, la forme de piano carré, de piano à queue et de piano droit.

Cet instrument étant devenu aujourd'hui d'un usage général, il a dû se former généralement des manufactures, soit dans les grands centres, soit dans la province.

A notre passage à Nantes, nous avons tenu à honneur de visiter la maison Lété dont nous connaissions d'avance la réputation pour la fabrication des pianos, et qui est aujourd'hui dirigée par M. Didion.

Cette maison, fondée en 1827 par M. Lété, est certainement une des plus importantes de la province et, en tout cas, l'argument le plus concluant contre ceux qui s'imaginent qu'on ne peut fabriquer des pianos qu'à Paris.

Voilà une maison dont le chiffre de vente dépasse celui de trois cent cinquante pianos et dont la location atteint celui de trois cents.

En 1847, lorsque son fondateur créa une manufacture de pianos, il commença par un chiffre restreint d'instruments, puis en arriva, la même année, à en produire deux cents.

Les pianos Lété, d'une excessive solidité, d'une résistance à toute épreuve, supportent, sans variation de diapason, le climat humide de l'Ouest comme l'atmosphère brûlante des colonies. Aussi sont-ils recherchés et estimés de la généralité des artistes.

Ceci prouve, nous semble-t-il, d'une manière décisive, que si les Pleyel, les Erard, les Herz, de Paris, sont d'excellents pianos, ceux qu'on fabrique en province peuvent être aussi cl une qualité supérieure.

C'est à M. Lété qu'on doit la création de cette industrie à Nantes, c'est lui qui a affranchi cette ville et cette con'rée du tribut qu'elle était jusqu'alors forcée de payer à la capitale.

M. Didion, employé depuis 1857 dans la maison Lété et devenu successeur de son oncle, depuis 1871, s'est attaché surtout, à développer le timbre et la sonorité de l'instrument, tout en lui conservant la distinction et l'homogénéité de sons qu'on doit rechercher dans les pianos droits et à cordes obliques.

C'est ce que tous les connaisseurs, artistes et amateurs, ont du reste constaté à l'Exposition de 1878. Et ce sont là précisément des qualités qui manquent trop souvent aux pianos sortant même des ateliers de nos grands facteurs.

En effet, les pianos, même les plus appréciés, présentent souvent le défaut de donner, par exemple, une grande puissance dans les notes basses et cela au détriment du médium et du dessus qui manquent alors de sonorité.

C'est ce défaut que M. Didion a tenu, avant tout, à éviter, et le succès le plus complet a répondu à ses efforts, Ses pianos sont, en effet, surtout remarquables, comme nous le disions, par leur puissance, leur sonorité et une homogénéité parfaite de leurs sons.

Pour arriver à ce résultat, il était important de s'entourer d'ouvriers habiles connaissant parfaitement leur métier, de posséder un outillage ne laissant rien à désirer et organisé avec un soin tout particulier.

Aussi cette industrie, toute provinciale qu'elle est, a-t-elle été récompensée toutes les fois qu'elle a exposé ses produits.

Ainsi, tandis qu'à l'Exposition universelle de 1878 il n'a été décerné que dix médailles d'argent aux facteurs français, M. Didion est le seul facteur de province qui ait obtenu cette récompense.
Ajoutons que c'était la première fois que les pianos Lété paraissaient à une Exposition universelle.

Précédemment, aux Expositions de Nantes en 1861 et d'Angers en 1864, la maison Lété avait obtenu une médaille d'or et une médaille de vermeil (Premier prix), en concurrence avec les principaux facteurs de Paris à l'exception des maisons Erard, Pleyel et Herz qui avaient été déclarées hors concours.

On voit donc combien on peut se tromper, quand on s'imagine qu'une manufacture de pianos ne peut réussir qu'à Paris. L'exemple de la maison Lété démontre suffisamment, par le succès rapide qu'elle a obtenu, l'utilité et l'avantage de la décentralisation industrielle que nous ne cesserons jamais de préconiser. G."
Le Panthéon de l'industrie : journal hebdomadaire illustré, 1880, p. 109-110 (Gallica)

Pour les références voyez
page alphabétique D


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